Violences faites aux femmes: Le milliard d'euros investi par l'Espagne contre les féminicides est-il un «mythe», comme l'affirme Marlène Schiappa?

FAKE OFF Selon Marlène Schiappa, le gouvernement espagnol n'aurait pas réellement investi un milliard d'euros pour la lutte contre les féminicides, contrairement à ce qu'affirment de nombreux médias

Alexis Orsini

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Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité femmes-hommes.
Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité femmes-hommes. — CELINE BREGAND/SIPA
  • Depuis l'annonce du plan gouvernemental visant à mettre fin aux féminicides, les comparaisons abondent avec l'Espagne, modèle en la matière.
  • Nombre de médias évoquent son investissement d'un milliard d'euros contre ce fléau. Une somme contestée par Marlène Schiappa.
  • Selon la secrétaire d'Etat chargée de l'égalité femmes-hommes, ce montant n'était qu'un « objectif théorique ». Ce budget est en cours de versement depuis 2018, affirme néanmoins le gouvernement espagnol à 20 Minutes.

Edit des 10 et 11/07/2019: Nous avons ajouté une précision du cabinet de Marlène Schiappa, suite à la publication de l'article, et des détails sur la répartition du budget espagnol lié au pacte national contre les violences sexistes.

Depuis l’annonce du « Grenelle des violences », le plan gouvernemental visant à mettre fin aux féminicides – annoncé par Marlène Schiappa dans le Journal du dimanche –, l’Espagne est abondamment citée comme modèle dans la presse française.

Tribunaux spéciaux, formation des personnels, aides financières… Nos voisins ibériques ont en effet multiplié, au fil des années, les mesures pour lutter contre ce fléau. Mais à en croire la secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes, le chiffre régulièrement avancé d’un milliard d’euros d’investissement – un budget bien supérieur aux 79 millions d'euros annuels alloués à la lutte contre les violences en France – serait en réalité faux.

« Ce n’est pas pour faire un concours de chiffres mais pour être précise, ce milliard d’euros, il n’existe pas en Espagne, c’est un mythe. On ne le voit que dans les médias français. […] Je vous invite à consulter les documents budgétaires du gouvernement espagnol et vous constaterez que ce milliard d’euros n’existe pas », a-t-elle ainsi affirmé, mardi 9 juin, sur l’antenne de France Inter (à partir de 7:19 ci-dessous).

Avant de poursuivre : « D’ailleurs, Mariano Rajoy […] a lui-même convenu que ce milliard d’euros n’avait pas été engagé. C’était un objectif théorique des partis sur cinq ans. Donc un milliard, vous le divisez déjà par cinq, qui ensuite n’a pas été engagé. Ce qui a été engagé, c’est 100 millions donnés aux régions et sans demande de compte-rendu et de contrôle. »

FAKE OFF

Signe de l’importance de la lutte contre les violences faites aux femmes en Espagne, un « pacte national contre les violences sexistes » a été signé dès 2017 par les différentes forces politiques du pays, à l’époque où Mariano Rajoy était encore chef du gouvernement.

Cet accord prévoyait bien, comme le souligne Marlène Schiappa, un investissement d’un milliard d’euros sur cinq ans aux ambitions ouvertement affichées sur son site : « Ce pacte implique l’union d’un grand nombre d’institutions, d’organisations et d’experts dans la formulation de mesures visant à éliminer la violence à l’égard des femmes ».

La présidence espagnole confirme cet objectif : « En juillet 2018, le gouvernement de Pedro Sanchez [successeur de Mariano Rajoy], a organisé un [rassemblement] des régions pour fixer la répartition du budget de l’année pour chaque territoire. Celui-ci s’élève bien à un milliard sur cinq ans, soit 200 millions par an » indique à 20 Minutes son service de presse.

« Le montant prévu pour 2018 a été versé cette année-là, et il en est de même pour cette année, avec 200 millions de budget pour le plan national contre les violences sexistes, conformément à la répartition prévue [en avril 2019] », ajoute-t-il.

Une répartition des fonds plus compliquée que prévu 

En pratique, la répartition des fonds a toutefois été plus compliquée. Alors que le gouvernement espagnol avait bien promis 200 millions par an pour le pacte, l’opinion s’était émue, en avril 2018, à la publication de son budget annuel, d’y trouver seulement 80 millions à répartir dans les différents ministères – principalement ceux de la Santé, de l’Education et de l’Intérieur. D’autant que le gouvernement appelait en même temps les régions à combler ce « trou » de 120 millions d’euros en piochant dans leurs propres finances.

La mobilisation des organisations féministes contre ce revirement avait toutefois abouti à l’adoption d’un amendement prévoyant une nouvelle distribution des fonds par le gouvernement : 80 millions pour l’administration (les différents ministères), 100 millions pour les régions et 20 millions pour les municipalités. Les 100 millions évoqués par Marlène Schiappa font donc référence au budget alloué aux régions, qui fait toutefois partie d’une enveloppe plus globale, d’un montant total de 200 millions par an.

Reste que nombre de critiques se sont élevées en Espagne contre le flou entourant les 80 millions d’euros répartis dans les différents ministères. La Cour des comptes espagnole pointait notamment du doigt, en mars dernier, le fait que 72,2 millions de l’enveloppe de 80 millions réservée à l’administration avaient été versés dans différents ministères, sans que l’on puisse connaître exactement l’usage prévu pour ces fonds. D’où un appel à la transparence lancé en juillet 2019 par l’association féministe Forum de Política Feminista pour s’assurer qu’ils servent bien aux mesures prévues par le pacte national de lutte contre les violentes sexistes.

C’est ce point que soulevait Marlène Schiappa sur France Inter, tandis que son cabinet pointe la large portée accordée aux fonds des régions : « Ils ne sont pas dédiés exclusivement aux violences, mais sont attribués aux régions espagnoles qui les gèrent comme elles le souhaitent et peuvent les utiliser pour tout ou presque, de l’organisation d’un colloque au paiement des fonctionnaires ».