L'essor des stations balnéaires: Deauville, gagnante à (presque) tous les coups

TOUS A LA PLAGE (1/5) « 20 minutes » prend le train des vacances et remonte aux origines des spots du littoral français les plus emblématiques

Nicolas Raffin

— 

L'Américain Berry Wall et son amie Marie-Thérèse Huguen, modèle attitré du peintre Van Dongen, se reposent au mois de juillet 1939 sur les planches de Deauville.
L'Américain Berry Wall et son amie Marie-Thérèse Huguen, modèle attitré du peintre Van Dongen, se reposent au mois de juillet 1939 sur les planches de Deauville. — AFP
  • Cet été, 20 Minutes se replonge dans les débuts des stations balnéaires françaises, en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.
  • Aujourd’hui, l’histoire de Deauville, en Normandie.
  • La célèbre ville a été conçue dès la fin du XIXe siècle pour les plus riches et a prospéré grâce aux puissants réseaux de ses fondateurs.

« Une ville toute neuve est sortie de la terre et de la mer comme par enchantement (…). Le long d’une terrasse de deux kilomètres s’étend une série de magnifiques hôtels et de charmantes villas ». Ce 18 août 1866, le Journal des débats politiques et littéraires ne cache pas son émerveillement au sujet de Deauville, toute nouvelle cité balnéaire.

La très chic ville normande, qui rayonne aujourd’hui avec ses hôtels, son casino, ses planches et son Festival du film américain, a pourtant été créée à partir de rien. Ou plutôt, de pas grand-chose. Car dans les années 1850, « Deauville était un marais et en portait le nom », rappelle le même journal. Tout va changer à partir du moment où un homme, Charles Auguste de Morny, s’intéresse aux terrains.

Le bras long et le sens des affaires

« C’est un personnage incontournable du Second Empire, rappelle Eric Anceau, maître de conférences en histoire contemporaine à Sorbonne Université et co-directeur de Morny et l’invention de Deauville*. Le comte de Morny, qui sera fait duc, est le demi-frère de Napoléon III. Il fait de la politique, il fait de la diplomatie. Il fait aussi des affaires. Une expression de l’époque, " Morny est dans l’affaire ", signifie d’ailleurs qu’avec une personne de son importance, le projet choisi ne peut que réussir ».

Ce projet, ce sera donc Deauville. Sur les conseils de son médecin privé, le docteur Olliffe, et de son banquier Armand Donon, le comte de Morny jette son dévolu sur cette zone marécageuse. « Leur idée, c’est d’acquérir ces terrains en bord de mer pour réaliser une opération immobilière et une plus-value, résume Eric Anceau. Puis, grâce à leur réseau politique, ils vont obtenir le prolongement de la voie ferrée Paris-Pont L’Evêque jusqu’à Deauville, afin que la bonne société parisienne puisse y venir facilement ». Si l’opération apparaît aujourd’hui comme un conflit d’intérêts patent, ce mélange des genres est plutôt courant sous le Second Empire.

Le Christophe Colomb de Deauville

Et puisque « Morny est dans l’affaire », l’affaire marche. Les villas luxueuses poussent les unes après les autres, un hippodrome est construit en 1863, et la ville se développe à grande vitesse. Cet aménagement est largement salué dans la presse. « Cette belle transformation est due à la haute initiative de M. le duc de Morny, rappelle Le Constitutionnel en juillet 1864. C’est sous sa direction qu’un tracé général a été disposé pour obtenir que toutes ces demeures aient des échappées de vue sur la mer et en reçoivent les bienfaisantes émanations ».

Le Journal des débats politiques et littéraires va même encore plus loin dans l’emphase : « M. le duc de Morny est en réalité, qu’il nous permette ce mot, le Christophe Colomb du nouveau Deauville. C’est lui le premier, hardi explorateur, qui, posant sa tente sur cette rive déserte, abandonnée par la mer, a transformé complètement et ses marais et ses lagunes (…) ».

Hélas, l’explorateur ne pourra pas profiter longtemps de son œuvre. Il décède subitement en mars 1865, à l’âge de 53 ans. Dans la foulée, le conseil municipal de Deauville décide d’ériger une statue en bronze pour honorer sa mémoire (elle sera fondue pendant la Seconde Guerre mondiale). Avec la mort de son « fondateur », une nouvelle histoire plus troublée s’ouvre pour Deauville.

Trouville vs Deauville

Après la guerre de 1870 perdue face à l’Empire allemand, la France subit en plus les effets d’une crise économique dans les années 1880 et 1890. « Les milieux aristocratiques, les élites bourgeoises qui fréquentaient Deauville vont la délaisser, raconte Eric Anceau. Tout l’enjeu, pour les maires qui vont se succéder à cette période, va être de relancer la ville ».

Cette renaissance va finalement avoir lieu de manière spectaculaire dans les années 1910, grâce à un coup de pouce involontaire de la « sœur ennemie » de Deauville, à savoir Trouville. Seule une rivière, la Touques, sépare les deux cités. « Trouville n’a pas subi la crise, rappelle Eric Anceau. Son casino est tellement florissant que le premier casino de Deauville, inauguré dans les années 1860, va devoir fermer ses portes. »

Tout semble aller très bien pour Trouville… jusqu’à ce qu’une querelle éclate sur la gestion du casino. Le gérant de l’époque, Eugène Cornuché, refuse de se plier aux nouvelles conditions imposées par le conseil municipal, notamment sur le partage des bénéfices. Interrogé par l’Excelsior en août 1911, le maire de Trouville raconte : « [Eugène Cornuché] essaya de m’intimider, prétendant que si je ne voulais pas traiter avec lui, il bâtirait un casino à Deauville et y transporterait toute sa clientèle ».

« Cette année, on va à Deauville »

Trouville refuse de céder, et comme prévu, Eugène Cornuché passe à Deauville pour construire un nouveau casino. Le maire de Deauville, Désiré Le Hoc, se montre très optimiste dans l’Excelsior. Lorsque le journaliste lui demande : « Croyez-vous vraiment au succès du casino de Deauville ? », il répond « Comment en douterais-je ? M. Cornuchet est un homme très habile, qui connaît admirablement sa clientèle (…) et les propriétaires des villas n’auront que quelques pas à faire pour gagner le casino ».

Bingo. Dès l’été suivant, le casino de Deauville est au centre de l’attention. « Cette année, on va à Deauville, s’emballe La Démocratie le 17 août 1912. Tout le haut du pavé ne connaît que Deauville. Trouville, c’est tout près (…) mais ce n’est pas la même chose ! Si vous allez au bain à Trouville, qui donc vous verra ? Et dans la rue de Paris, le rendez-vous chic de l’an passé, il n’y a plus personne ».

Vue du casino de Deauville dans les années 1910.
Vue du casino de Deauville dans les années 1910. - MARY EVANS/SIPA

En 1913, le succès du casino et des tout nouveaux hôtels de luxe, le Normandy et le Royal, se confirme. Le Matin leur donne même des vertus patriotiques : « Deauville attire et retient, actuellement, la grande majorité des riches étrangers, qui jusqu’à il y a deux ans, passaient leur été hors de nos frontières. Si l’on considère que leur séjour rapporte ainsi, à la France, de 50 à 60 millions par an, il ne sera que juste de constater que (…) Deauville est une chose heureuse pour la France ».

Le choix de l’élite

Cette renaissance de la cité est stoppée brutalement par la Première Guerre mondiale, qui éclate à l’été 1914. Dans le casino transformé en hôpital, les joueurs de cartes sont remplacés par les soldats blessés au front. « Au lendemain de la guerre, un certain nombre de blessés issus de l’élite et de la bourgeoisie vont prendre l’habitude, par nostalgie du lieu où ils avaient été soignés, de retourner à Deauville » explique Eric Anceau.

Au bout de quelques années, la foule des grands jours est de retour. « Tout autour, sur les planches, sur la plage, la foule grouille et se presse, écrit Comoedia, le 20 août 1929. Maillots et pyjamas, – dos et cuisses bronzés, – bain de mer et bain de soleil, (…) – photographes et cinémas – (…) toute la gaieté, toute la joie, toute la vie du Deauville trépidant, frénétique, de la grande semaine ».

Dessin des années 1930 représentant la plage de Deauville.
Dessin des années 1930 représentant la plage de Deauville. - MARY EVANS/SIPA

Un reporter du Journal en fait l’amère expérience en août 1931, lorsqu’il tente de passer une nuit à Deauville sans avoir réservé une chambre. « Tous les hôtels regorgent de baigneurs et ne peuvent accueillir le voyageur imprévoyant » se lamente le journaliste… qui finit par passer la nuit au casino.

Pourtant, fidèle à sa réputation de ville bâtie par et pour les élites, Deauville ne va pas s’ouvrir aux nouveaux vacanciers, plus modestes, qui vont bénéficier des premières semaines de congés payés en 1936. « La municipalité va faire le choix d’éviter ce tourisme de masse qu’elle aurait pu drainer, relève Eric Anceau. Ce choix va se faire au bénéfice de Trouville. C’est là que se fait le partage, qui existe toujours, entre la station balnéaire qui va demeurer plus huppée et une station plus populaire ».

*Paru en 2010 aux Editions Armand Colin. Du même auteur : « Ils ont fait et défait le Second Empire » (Ed. Tallandier, 2019)