L’essor des stations balnéaires: Biarritz, le village de pêcheurs devenu «reine des plages, plage des rois»

TOUS A LA PLAGE (3/5) « 20 Minutes » prend le train des vacances et remonte aux origines des spots du littoral français les plus emblématiques

Oihana Gabriel

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Plage de Biarritz en 1900.
Plage de Biarritz en 1900. — Wikimedia commons
  • Cet été, 20 Minutes se replonge dans les débuts des stations balnéaires françaises, en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.
  • Ce lundi, cap sur l’impériale Biarritz.
  • Un petit village basque qui a su profiter d’un coup de projecteur dès 1854, quand Napoléon III et l’impératrice Eugénie l’ont choisi comme résidence de vacances.

La villa Eugénie, le casino, la côte des Basques… et le surf bien sûr. Si aujourd’hui, les rouleaux, le jambon serrano et la pelote séduisent à Biarritz les vacanciers, la ville a gagné ses lettres de noblesse dès le XIXe siècle pour des raisons très éloignées de la culture, de la gastronomie ou du sport. C’est sous le Second Empire (1952-1970) que ce petit village de pêcheurs s’est transformé en station balnéaire. Un lieu chéri par les têtes couronnées, au premier rang desquelles l’empereur Napoléon III et son épouse Eugénie.

Les bains de mer

Si l’impératrice est liée à l’image de la ville, cette dernière était avant tout prisée, avant le XIXe siècle, pour ses bains de mer. Mais pour une certaine catégorie de personnes (en dehors des Basques, bien sûr). En effet, avant 1854, les bains de mer sont réservés aux malades. « La Grande plage de Biarritz s’appelait au début du XIXe siècle "la côte des Fous", car on y pratiquait le bain thérapeutique pour rendre la raison aux aliénés, dévoile Jean-Loup Ménochet, historien et auteur de  Béarn, Pays Basque dans la guerre*. En clair, on les immerge dans l’océan ou on les propulse dans les vagues. » Parmi ses atouts, Biarritz peut donc compter sur l’océan, mais pas uniquement. « Elle devient la station de cure par excellence grâce à son air très salin : c’est l’une des villes au monde où il y a le plus haut taux de sel dans l’air », reprend l’historien. Et petit à petit, ces cures de mer et de sel attirent l’aristocratie européenne. « A la fin du XVIIIe, la clientèle est principalement espagnole, anglaise et basque. »

Station impériale

Le tournant intervient en 1854, quand la ville change devient la résidence de vacances de Napoléon III et de son épouse Eugénie. On peut alors lire dans un article de La Presse que « leurs Majestés Impériales sont parties aujourd’hui pour Biarritz. L’empereur accompagne l’impératrice aux bains de mer, qui ont été ordonnés à Sa Majesté. (…) Les populations, accourues sur leur passage, les ont accueillis avec les plus chaleureuses acclamations. »

« Leur séjour, pour les Biarrots, c’est la fête, résume Jean-Loup Ménochet. Il y avait d’ailleurs un banc d’acclamation, pour que les gens puissent voir et applaudir les empereurs. Le couple a durablement marqué la mentalité de la ville. » Les passages de la famille impériale réunissent la ville dans l’allégresse et accouchent parfois d’images décalées, comme le prouve un autre article de La Presse, datant celui-ci de 1868. On y découvre que « plus de 200 baigneurs revêtus du simple costume que l’on connaît, se groupaient autour du cortège impérial dans les attitudes les plus pittoresques, ce qui présentait un aspect très original, tellement original que l’Empereur pouvait à peine garder son sérieux. »

Pour faire plaisir à sa jeune épouse, Napoléon III fait construire la Villa Eugénie en 1854. Un épisode qui marque une nouvelle étape dans l’urbanisation d’un lieu longtemps réservé aux seuls travailleurs de la mer… et qui dispose donc d’espace et de terres pour construire d’immenses résidences. « On écrit de Biarritz que les travaux de la villa Eugénie marchent rapidement malgré la mauvaise saison, rapporte Le Confidentiel. Plusieurs centaines d’ouvriers sont occupés à scier, à tailler la pierre, à maçonner, à charroyer, à terrasser. »

Ces grands travaux et ces séjours à la plage du couple impérial donnent en effet du travail aux Basques. « C’est à partir de 1855 que la cour vient à Biarritz, explique Marie-France Lecat, romancière et auteure de Village Eugénie, les promenades de l’impératrice**. Il fallait s’occuper du linge, des chevaux de ces aristocrates. Le Duc de Morny avait créé Deauville. L’impératrice, elle, a eu l’idée de développer Biarritz. »

Eugénie, bonne fée de la ville ?

Encore aujourd’hui, entre la Villa Eugénie (devenue Hôtel du palais), l’église Sainte-Eugénie et la chapelle impériale, la ville regorge de traces de ce passé fastueux. Pourquoi un tel attachement de l’impératrice ? « Eugénie de Montijo, adolescente, se réfugiait à Biarritz avec sa mère et sa sœur à chaque fois qu’il y avait une guerre ou le choléra en Espagne, dévoile Marie-France Lecat. Elle nageait, ce qui était exceptionnel pour l’époque ! Enfin, elle profitait des cures, car elle souffrait de problèmes respiratoires. » L’impératrice a donc eu un véritable coup de cœur. Réciproque, puisqu’encore aujourd’hui, les Biarrots lui restent très attachés.

« Si Napoléon III et Eugénie n’ont pas créé de toutes pièces cette station, ils ont accéléré le boom touristique, en attirant tout le gotha européen, nuance Jean-Loup Ménochet. L’Histoire a surtout retenu Eugénie, mais c’est Napoléon III qui a beaucoup fait construire. » Tous les étés, pendant seize ans, le couple impérial vient profiter de sa résidence d’été pour respirer le bon air, se baigner… et faire de la diplomatie. « Si Bismarck avait envie de rencontrer Napoléon III, il lui était plus agréable de venir travailler à Biarritz. C’est comme pour le G7 (qui se déroulera du 24 au 26 août prochain à Biarritz) ! », ironise l’historien. Qui précise que la haute saison « n’était pas celle d’aujourd’hui. Les puissants séjournaient à Biarritz plutôt de fin août à octobre ». « Mais si le mois chic était septembre, certains restaient aussi les mois suivants, car la côte basque bénéficiait d’un hiver doux », complète Marie-France Lecat.

« La reine des plages » et la « plage des rois »

Mais cette période impériale va subitement prendre fin en 1870, avec le rétablissement de la République. La plage Eugénie est débaptisée, pour devenir la Grande plage. La Villa Eugénie, elle, est vendue en 1880. « Nous apprenons de Biarritz que la villa Eugénie vient d’être vendue, par l’ex-impératrice, à une société composée de MM. Hermann, O’shea, Ruis et Hardouin, nous rapporte cette coupure de La Justice en 1880. Les acquéreurs ont l’intention d’y construire un hôtel et plusieurs chalets. »

« Après le tremplin, c’est le looping pour Biarritz. Suite à la chute impériale, la villa Eugénie est réduite à peau de chagrin et découpée pour accueillir plusieurs villas », poursuit Jean-Loup Ménochet. En effet, ce bâtiment symbolique brûle en 1903, puis est reconstruit et transformé en luxueux hôtel, rebaptisé Hôtel du palais. Qui accueille notamment la reine Victoria et la future impératrice Sissi… Car les aristocrates européens ne quittent pas cette station balnéaire une fois le Second Empire achevé. « Grâce à son climat, au développement des loisirs, comme le casino, le théâtre, la tradition aristocratique de Biarritz s’est pérennisée au XXe siècle », analyse l’historien.

La mode à la Belle Epoque

Après les difficultés de la Première Guerre mondiale, pendant laquelle de nombreuses villas et hôtels de luxe serviront d’hôpitaux, Biarritz réussit à se réinventer. L’apogée touristique aristocratique se situe dans les années 1920-1930. « Dès 1915, Coco Chanel monte sa première maison de couture à Biarritz, c’est là qu’elle crée ses premières robes, après avoir ouvert une maison d’accessoires à Deauville », souligne Marie-France Lecat. On est en pleine Grande Guerre, période pendant laquelle les plus fortunés se carapatent dans les villes balnéaires. D’autres grands couturiers viennent, à l’instar de Jean Poiret, Madeleine Vionnet et Cristóbal Balenciaga, pour faire de la ville un rendez-vous incontournable de l’entre-deux-guerres.

Terre de refuge et de culture

Ce parfum d’élégance, marié à un climat sain, continue donc d’attirer têtes couronnées et aristocrates du monde entier, ce qui vaut à Biarritz le surnom de « reine des plages et plage des rois ». En 1926, les Biarrots peuvent notamment croiser sur le sable le Prince de Galles et futur roi d’Angleterre Edouard VII.

En 1936, c’est le roi Fayçal Ibn Hussein, gouvernant d’Irak, qui goûte aux plaisirs des lieux.

La même année, Biarritz accueille un autre type de public. L’Espagne connaît en effet sa première période de République. « “La reine des plages et la plage des rois”, qui reçut si souvent la visite d’Alphonse XIII lorsqu’il régnait sur l’Espagne, connaît en ce moment une animation extraordinaire, et les monarchistes espagnols réfugiés ici depuis la chute du trône ou depuis l’arrivée au pouvoir du “Frente Popular”, y sont pour beaucoup », explique La Petite Gironde.

« Biarritz a toujours été une zone refuge, pendant les guerres carlistes au XVIe siècle, assure Jean-Loup Ménochet. Mais dès 1936, ce sont surtout les Républicains qui s’exilent au Pays Basque nord. Ce qu’on appelle la « Retirada » s’amplifie en 1939 avec la chute de la République et l’installation du franquisme. »

Illustration de la plage de Biarritz, où on aperçoit l'Hotel du palais, anciennement villa Eugénie.
Illustration de la plage de Biarritz, où on aperçoit l'Hotel du palais, anciennement villa Eugénie. - Pixabay

Aujourd’hui, le tourisme biarrot s’appuie aussi sur l’identité forte de la culture locale – chants, sports, fêtes de village, danses… –, un attrait qui a grandi au siècle dernier. « La culture basque commence à se développer au XXe siècle, d’abord par l’architecture, avec des évocations de la maison traditionnelle basque, puis par le sport, avec dans les années 1920 la mode des premiers joueurs de pelote basque. » Avant que la ville ne devienne, dans les années 1950, le berceau de la glisse en Europe. Une passion sur laquelle Biarritz surfe encore…

* Béarn et Pays Basque dans la guerre, 1936-1946, Jean-Loup Ménochet, Editions Cairn, 35 €.

** Villa Eugénie, les promenades de l’impératrice, Marie-France Lecat, Editions Cairn, 15 €.