Illustration d'un bébé qui mange des biscuits.
Illustration d'un bébé qui mange des biscuits. — DELAHAYE CATHERINE/SIPA

PARENTS

Yuka, Foodvisor, BuyorNot... Comment les applis pour «mieux manger» ont modifié les habitudes des parents

Certaines applications pour «manger mieux» comme Yuka ou BuyorNot cartonnent auprès des jeunes parents, inquiets pour la santé de leur progéniture

  • Selon une étude ethnographique sur l’impact de Yuka dans les pratiques alimentaires, révélée par 20 Minutes, le déclencheur pour utiliser cette appli est souvent la parentalité.
  • Si les applications facilitent l’accès à l’information, changer durablement d’habitudes alimentaires n’est pas une mince affaire.
  • La principale difficulté est d’arbitrer entre plaisir, santé, budget, écologie et désirs des membres de la famille.

Yuka, Foodvisor, BuyorNot, Etiquettable, ScanUp… Les Français semblent friands de ces applications qui encouragent à « manger mieux »… surtout à l’arrivée de leur premier enfant. Selon une étude ethnographique sur l’impact de Yuka dans les pratiques alimentaires, révélée par 20 Minutes, beaucoup de jeunes parents se prennent en effet de passion pour cette application. Et modifient le contenu de leur panier et frigo.

« C’est l’arrivée de ma fille qui a modifié ma gestion des repas »

« Nous avons un faisceau d’indices en ce sens : dans les interviews, beaucoup expliquaient qu’avant l’arrivée d’un enfant, ils étaient en roue libre et que depuis la naissance, ils se montrent plus vigilants, souligne Marc-Antoine Morier, sociologue qui a mené l’enquête sur 18 personnes. Quand on regarde l’historique de leur application, on remarque aussi beaucoup de produits destinés aux enfants. »

Maman d’une petite fille de 2 ans et demi, Julie, 31 ans, confirme : « les applications n’ont pas changé ma façon de faire mes courses et de cuisiner, c’est l’arrivée de ma fille qui a modifié (ou renforcé) ma gestion des repas. Je n’ai pas abandonné les grandes surfaces parce que les drives sont d’une praticité folle et que, grâce aux apps justement, j’arrive à trouver des produits de bonne qualité (parfois meilleurs et moins chers que des équivalents vendus en magasin bio). Nous mangeons beaucoup moins de viande et de bien meilleure qualité et j’achète mes légumes chez un primeur, mais à nouveau c’est moins dû à l’usage des apps qu’à une prise de conscience générale. »

Pour manger plus sain, mieux vaut cuisiner des produits bruts plutôt que consommer des produits transformés.
Pour manger plus sain, mieux vaut cuisiner des produits bruts plutôt que consommer des produits transformés. - Pixabay

L’arrivée d’un enfant est-elle le seul déclencheur ? « Ce qui fait qu’on modifie durablement ses habitudes, ce sont des événements personnels : parentalité, remise au sport, maladie, souligne Henri Jeantet, fondateur de l’entreprise Unknowns , à l’origine de l’étude. L’arrivée du premier enfant est souvent un moment où on reconsidère le modèle de l’alimentation, car on passe du statut d’autonome alimentaire à contrôleur alimentaire. Avant Yuka, ce contrôle passait plutôt par des courses au marché ou le packaging. » Une confiance mise à bas quand on découvre que les produits de marque, plus chers, ne se révèlent pas meilleurs pour votre santé…

Autre condition d’un changement dans les habitudes alimentaires : avoir le budget et l’offre près de chez soi. L’étude révèle ainsi que les ménages défavorisés sont beaucoup moins connectés à Yuka et privilégient les promotions aux produits estampillés « sains ». Inès, une mère de 27 ans, pointe une difficulté d’un autre ordre. « Malheureusement, les alternatives proposées ne sont pas toujours disponibles dans ma grande surface, dans ce cas j’en reste sur ce que je prenais avant. Mais avec des nouveaux réflexes : pas d’ingrédients E, privilégier le bio, prendre des arômes naturels plutôt que les goûts chimiques. »

Quels changements ?

« Manger mieux » peut aussi avoir une définition très variable selon les familles. « Depuis que j’utilise Yuka, je n’achète pas de plats cuisinés et vais très peu en grande surface, assure Amélie, 38 ans. J’achète des légumes de saison chez les producteurs bios ou en agriculture raisonnée. » Pour Sophie, 34 ans et deux enfants, l’urgence était de s’attaquer aux collations sucrées. « Grâce à Scanup, plus complète que Yuka car elle permet d’avoir le degré de transformation de son produit, j’ai changé un peu mes habitudes alimentaires et je choisis mieux mes produits. Je me suis rendu compte que ce que je leur donnais au petit-déjeuner (céréales notamment) et au goûter (gâteaux industriels) ou en dessert (yaourts industriels) était généralement ultra-transformé et bourré d’ingrédients chimiques. Alors maintenant je fais des gâteaux maison pour le goûter et je privilégie les yaourts naturels pour le dessert type compote ou fromage blanc que j’agrémente avec des fruits. »

Illustration d'un bébé plein de purée.
Illustration d'un bébé plein de purée. - Pixabay

Faire le ménage dans son caddie peut toutefois se révéler difficile car l’alimentation est riche en injonctions contradictoires : entre plaisir, découverte des goûts, budget, convivialité, écologie et santé, la sauce ne prend pas toujours. Et imposer les brocolis aux enfants ou priver son mari de viande peut déclencher une guerre familiale. « On remarque trois rapports selon les produits : les parents suivent systématiquement Yuka quand on parle de toxicité, de pesticides, analyse le sociologue. Ils le font moins sur le sucre, car ils ont l’impression qu’ils peuvent donner moins de gâteaux par exemple à leurs enfants. Quant à leurs produits préférés – qu’ils savent néfastes –, ils ne les scannent pas pour maintenir une harmonie familiale. »

Perte ou gain de temps ?

Scanner et mener des négociations ardues avec son marmot pour chaque produit ne risquent-ils pas tout simplement de transformer nos courses un enfer ? Pas forcément, selon le sociologue Marc-Antoine Morier. « L’application transforme la contrainte de choix en jeu : certains parents expliquent que les enfants sont ravis de ramener des produits estampillés "verts", comme un trophée », explique-t-il.

« Yuka m’aide beaucoup à choisir en magasin. Je me fournis toujours au marché en fruit et légumes frais mais au supermarché, je scanne pour avoir le moins de mauvais produits. A la longue, on ne perd pas tant de temps que ça puisqu’on sait quels produits prendre », explique pour sa part Sandrine, 41 ans.

Un usage limité dans le temps de l’application que l’étude vient confirmer. « On remarque un usage "en cloche" : lors de la première utilisation, l’usager se livre à un véritable audit de ce qu’il a dans ses placards, décrypte Henri Jeantet. En général, il va changer une moitié de ses produits. Mais une fois qu’on refige les habitudes, l’usage de Yuka devient plus rare. Sauf pour réarbitrer sur un nouveau produit. »

Des habitudes durables ?

Si dégainer son smarphone dans les rayons lasse vite, ces nouvelles habitudes de « manger mieux » s’inscrivent-elles dans le temps ? Aucun doute pour les deux auteurs de l’étude. « Le regard a changé depuis longtemps sur l’alimentation au gré des crises régulières et d’une défiance qui s’est installée, rappelle Henri Jeantet. Ce que change ces applications, particulièrement Yuka, c’est qu’elles permettent de monter en compétence facilement. Donc le consommateur peut agir simplement. ». « Le désir de mieux manger, auparavant cantonné au milieu altermondialiste s’est démocratisé, renchérit Marc-Antoine Morier. D’autant que les liens entre alimentation et l’apparition de certaines maladies comme les cancers sont de plus en plus visibles. »

Pour Julie, ces nouvelles habitudes alimentaires n’ont rien d’une mode de courte durée. « Non seulement elles sont durables mais je cherche aussi à transmettre cette démarche à ma fille. De toute façon, a-t-on vraiment le choix de changer nos comportements alimentaires et de consommateurs ? »