Interdiction des «violences éducatives ordinaires»: Pourquoi la fessée crispe-t-elle autant les Françaises et les Français?

EDUCATION Alors que l’interdiction des « violences éducatives ordinaires » est votée ce mardi au Sénat, le débat sur la fessée et les corrections physiques est encore très crispé

Jean-Loup Delmas

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Une fessée, illustration
Une fessée, illustration — LOIC VENANCE / AFP
  • Ce mardi, le Sénat vote pour l'interdiction des « violences éducatives ordinaires ». 
  • Une décision qui ne fait pas l'unanimité, 85 % des parents français reconnaissant avoir recours à la fessée en 2018. 
  • Mais alors d'où vient un tel état de crispation sur ce débat ? 

« Ca va, moi quand j’étais enfant, je me suis pris des fessées et je ne suis pas mort(e) ». QUI n’a pas déjà entendu cette phrase prononcée par un proche ? Ce mardi, le Sénat vote pour interdire les « violences éducatives ordinaires ». En ligne de mire : les claques et autres fessées. Mais pourquoi ce débat crispe-t-il autant les Français?

Selon un sondage Ifop du Figaro de septembre 2015, 70 % de nos concitoyens sont contre son interdiction. 85 % des parents reconnaissent d’ailleurs avoir recours à la fessée (71,5 % à des “petites gifles”), dont la moitié frapperaient leur  enfant avant l’âge de 2 ans et les trois-quarts avant l’âge de 5 ans, selon une enquête 2017 de  l’Observatoire de la violence éducative ordinaire.

La transmission d’une « tradition éducative »

D’où vient cette adoration ? Pour Abdia Touahria-gaillard, sociologue dont les recherches portent notamment sur la protection de l’enfance et les politiques familiales, la fessée reste « un reliquat du droit de correction paternelle, ancré dans les pratiques », ce qui expliquerait son caractère sacré dans les débats. « C’est un réflexe éducatif. Il y a souvent cette idée qu’on éduque les enfants en les corrigeant mais sans que ces comportements soient qualifiés de violences ou de maltraitance par les parents. Ils peuvent être amenés à reproduire des "styles éducatifs en pensant bien faire" » estime la sociologue.

Deuxième point, la fessée comme correction relève encore, dans l'imaginaire, du domaine de l’éducation, « or les familles ont beaucoup de mal avec l’idée que l’Etat vienne régenter la sphère privée et familiale. Certains parents estiment qu’ils n’ont pas de conseils à recevoir et encore moins d’ordre pour éduquer leurs enfants », rappelle la sociologue, rendant d’autant plus compliqué d’accepter qu’une loi leur dicte leur conduite éducative.

Pas touche à mes parents

Au-delà de l’éducation qu’ils appliquent à leurs enfants, c’est aussi l’éducation de leurs parents qui se trouverait de fait remise en cause en cas d’interdiction de la fessée : « remettre en question ces formes de violence ordinaire peut revenir pour certains à admettre qu’eux-mêmes ont été victimes de maltraitance », note Abdia Touahria-gaillard.

Christine Castelain-Meunier, sociologue de la famille, de la maternité et de la paternité, voit surtout des parents lessivés par « l’impératif de l’excellence éducative ». L’interdiction formelle de la fessée apparaît alors comme « une rigidité de plus », de trop parfois. « S’il faut bien sûr condamner la violence sur les enfants et la fessée, celle-ci relève parfois du geste spontané d’émotion », note-t-elle. Bref, autoriser la fessée, pour ces parents,  c'est « autoriser le droit à l’erreur, à la non-perfection pour des parents essorés de tant de diktats de bienveillance ».

Rapport au corps et éducation non-violente


Une interdiction d’autant plus mal vécue que « si aujourd’hui, le corps est sacralisé et protégé absolument, cela n’a pas toujours été le cas historiquement », comme le rappelle Christine Castelain-Meunier : « Au Moyen-Age, on sévissait sur le corps, considérant que ce qui comptait c’était l’âme ». Un héritage historique qui marque encore aujourd’hui : « Il y a cette idée ancrée qu’il y a pire comme traumatisme que la fessée, par exemple l’humiliation publique pour un enfant, ce qui crispe encore plus les débats. »

Enfin, Abdia Touahria-gaillard rappelle que certains parents privilégient une éducation « rigide » synonyme pour eux « d’une éducation à la vie », alors qu’à l’inverse « une éducation fondée sur l’écoute et la bienveillance paraitrait faible et laxiste. Viennent alors les histoires sur les enfants rois et autres imaginaires. Ce cliché qu’une éducation autoritaire est la seule à aboutir à des résultats positifs reste très ancré dans nombre de familles. »