Comment l'Espagne est devenue un exemple dans la lutte contre les violences «machistes»

FEMINICIDES Tribunaux spéciaux, formation des personnels, aides financières… L’Espagne a mis en place de nombreuses mesures pour aider les victimes

Lucie Bras

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Des femmes manifestent pour leurs droits le 8 mars 2018 à Malaga en Espagne.
Des femmes manifestent pour leurs droits le 8 mars 2018 à Malaga en Espagne. — Jesus Merida/SOPA
  • Soixante-dix femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le début de l’année, en France.
  • Une association de familles de victimes réclame des « mesures d’urgence », comme le bracelet électronique ou des aides juridictionnelles.
  • Des mesures qui existent déjà en Espagne : le pays s’est doté d’un véritable arsenal de lutte contre les « violences machistes ».

« Elles ne reviendront pas. » Dans une tribune publiée dimanche dans Le Parisien, les membres du « Collectif des proches et familles de féminicides » rappellent que 70 femmes ont déjà été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le début de l’année. « Nous avons honte pour notre pays qui est incapable de sauver 130 de ses filles chaque année », écrivent-ils. Ils réclament des « mesures d’urgence » : aide juridictionnelle, ordonnance de protection ou bracelet électronique. Des mesures qui, pour certaines, existent déjà en Espagne. Le pays a mis en place un véritable arsenal de lutte contre ce qu’il appelle les « violences machistes ». 20 Minutes fait le point sur les mesures mises en œuvre de l’autre côté des Pyrénées.

L’Espagne s’est doté d’un système spécifique pour lutter contre les violences faites aux femmes. En quoi consiste-t-il ?

En 2004, l’Espagne a voté la mise en place d’un arsenal de mesures pour lutter contre les violences de genre. Par ce terme, le législateur espagnol entend « violence exercée par le partenaire ou ex-partenaire », précise Glòria Casas Vila, docteure en sociologie à l’université de Lausanne sur les questions de violences machistes. Cette loi comprend tout un ensemble de mesures pour lutter contre les violences de genre. En premier lieu, la formation des professionnels qui travaillent dans la chaîne d’intervention : infirmières, policiers, personnels soignants, juges… Une formation obligatoire.

« Les travaux de recherche montrent que les femmes sont satisfaites de l’accueil qui leur est réservé au commissariat, par les policiers formés aux violences machistes. Le dépôt de plainte est un moment très important car la suite du processus judiciaire va être fondée là-dessus », explique la chercheuse. Les femmes ont également droit à un soutien juridique, social, des aides dans l’accès au logement. Autre particularité : ces affaires sont traitées par des tribunaux spécifiques, au civil et au pénal, qui prévoient des peines plus fortes pour ces actes.

Comment les meurtres de femmes sont-ils traités dans les médias et par les politiques ?

Conséquence directe de cette loi : ces décès sont en général très médiatisés. « Quand une femme a été tuée dans telle ou telle localité, la municipalité décrète des journées de deuil, des manifestations devant la mairie… Ça prend une dimension sociale collective en vue de sensibiliser les gens. Il faut donner de l’écho aux violences faites aux femmes. On traite le sujet en montrant les conséquences devant les tribunaux et la société elle-même. On voit ces images relativement souvent », explique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Iris et à la fondation Jean-Jaurès, spécialiste de l’Espagne. « Il y a une conscientisation énorme du problème, qui est traité de manière spécifique. On ne voit pas de traitement sensationnaliste des violences envers les femmes, on ne les considère pas comme des "drames conjugaux" ou des "meurtres passionnels", comme c’était le cas par le passé », confirme Glòria Casas Vila.

Cette loi est-elle efficace en Espagne ? Quelles sont ses limites ?

La loi a entraîné une augmentation des plaintes pour violences machistes : 160.000 plaintes ont été déposées en 2017, soit beaucoup plus qu’en 2005, première année après le vote de la loi (72.098 plaintes). Un chiffre difficile à interpréter pour les observateurs. « Il y a une conséquence paradoxale à cette loi, c’est qu’on pense qu’il y a plus de violences en Espagne qu’ailleurs. » En réalité, il y a quatre fois plus de dépôts de plaintes en Espagne qu’en France, alors que la population y est moins importante, et que les chiffres de victimisation sont très similaires.

« En France, selon les données du ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, chaque année 216.000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur ancien ou actuel partenaire, parmi elles seulement 14 % portent plainte, ce qui représente 30.240 plaintes annuelles. »

Si depuis la France, cet arsenal législatif nous semble impressionnant, il est souvent critiqué en Espagne. Pour les organisations féministes, il ne va pas assez loin. « Certaines affaires ne rentrent pas dans le cadre des violences machistes, comme celle d'un viol en réunion en 2016 aux fêtes de Pampelune, car cela n’est pas du fait d’un ex-conjoint », détaille la chercheuse. Le procès a donc eu lieu dans un tribunal classique. Autre critique : « Toutes les aides sociales que la loi prévoyait sont finalement très peu développées : à cause des coupes budgétaires, seulement 1 à 3 % des victimes ont pu les percevoir », ajoute-t-elle. Enfin, la loi dit que les femmes ont le droit d’être accompagnées d’un avocat lors du dépôt de leur plainte, un moment crucial : pourtant, seulement 10 % des femmes en Catalogne ont eu cette possibilité. « Cela fait presque 20 ans que cette loi existe, mais il continue d’y avoir des difficultés, des obstacles », observe Glòria Casas Vila.

Pourquoi l’Espagne est un pays à l’avant-garde des violences faites aux femmes ?

C’est d’abord une question historique : le passé de l’Espagne est lié à la dictature de Franco et à ses règles très patriarcales. « La dictature a supprimé toutes les lois d’avant-garde mises en place par les républicains. Dès que la dictature militaire est arrivée au pouvoir, les femmes ont été renvoyées dans les foyers, le droit de vote des femmes a été supprimé, le divorce aussi. L’éducation a valorisé la supériorité des hommes sur les femmes. Ça a forgé les mentalités. Il a fallu faire une remontée au moment du rétablissement de la démocratie », explique Jean-Jacques Kourliandsky.

Depuis la fin de la dictature en 1979, l’Espagne essaie de rattraper son retard, avec succès. « Je l’explique par l’alliance réussie entre d’un côté le mouvement féministe, de l’autre les juristes et académiciennes féministes, qui ont traduit les demandes du mouvement dans des termes juridiques. Et enfin par les femmes des partis politiques, notamment le PSOE (parti socialiste), qui ont fait le pont pour faire entrer ces revendications dans l’arène législative », relève Glòria Casas Vila.

Cette histoire de la lutte contre les violences machistes s’est aussi nourrie de tragédies. « Le moment déclencheur, c’est Ana Orantes », commente la chercheuse, en référence à cette femme de 60 ans aspergée d’essence et brûlée vive par son mari. Dix jours plus tôt, elle témoignait à la télévision des 40 années de violences qu’elle avait subies avant de demander le divorce. Autre histoire, plus récente, celle de Juana Rivas, qui a disparu avec ses enfants pour éviter d’avoir à les remettre à son ex-compagnon italien violent.

Pourtant, cette loi est remise en cause par le parti d’extrême droite Vox, qui « considère que ces lois sont excessivement protectrices », indique Jean-Jacques Kourliandsky. Il a fait son entrée au Parlement andalou en décembre 2018 et au Parlement européen en avril-mai, ce qui laisse supposer un poids croissant sur ces lois contre les violences machistes. « Il y a un rapport de force très important. C’est un champ de bataille très vivant », conclut Glòria Casas Vila.