Grenoble: Tout comprendre à l'opération burkini qui provoque une vague de réactions

POLEMIQUE Un groupe de femmes musulmanes a organisé un « acte de désobéissance civile » dimanche à Grenoble en se baignant dans une piscine municipale avec un maillot de bain couvrant. Une opération qui fait vivement réagir

Elisa Frisullo

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Une femme porte un burkini (à gauche) dans une piscine (illustration).
Une femme porte un burkini (à gauche) dans une piscine (illustration). — CEM OZDEL/A.A./SIPA
  • Une nouvelle opération a été menée dimanche par un groupe de femmes musulmanes dans l’une des piscines de Grenoble.
  • Plusieurs élus des Républicains et du Rassemblement national se sont indignés ce lundi de cet acte « de provocation » et ont rappelé leur vive opposition au port du maillot couvrant.
  • En France, aucune loi n’interdit le port. Après la polémique en 2016 sur le sujet, plusieurs maires avaient pris des arrêtés pour interdire le port du maillot couvrant.
  • Dans son rapport annuel publié en mars 2019, le défenseur des droits estime que « le port du voile ou du burkini pour la pratique sportive ne peut être interdit sur le fondement d’une règle de neutralité ».

Leur opération médiatique a provoqué un tollé sur le plan politique, bien éloigné, pour l’heure, du « débat citoyen » qu’elles espéraient susciter. Au lendemain de la nouvelle opération burkini menée dimanche  à Grenoble par un groupe de femmes musulmanes dans l’une des piscines de la ville, plusieurs élus des Républicains et du Rassemblement national se sont indignés ce lundi de cet acte « de provocation » et ont rappelé leur vive opposition au port du maillot couvrant. 20 Minutes vous explique ce qu’il faut savoir sur la bataille de ces femmes baptisées les « Rosa Parks musulmanes » et soutenues par l’association Alliance citoyenne de Grenoble. Un collectif qui défend, sur différentes thématiques, la « liberté de conscience » et le « libre accès aux services publics ».

Un acte de désobéissance civile

Après une première action similaire en mai, une dizaine de femmes musulmanes, soutenues par des citoyens solidaires ont bravé l’interdiction en vigueur dans les piscines municipales de Grenoble en se baignant en maillot intégral dimanche à Jean-Bron. Avec un objectif : « défendre la liberté de religion et leur liberté de femmes de couvrir ou de découvrir leur corps ». « Elles se battent juste pour pouvoir se baigner comme elles le souhaitent. Aujourd’hui à Grenoble, seuls les maillots de bain une pièce ou le bikini sont acceptés. Cela exclut de fait de nombreuses femmes », indique à 20 Minutes Eliès, du collectif Alliance citoyenne de Grenoble.

Nadia, mère de quatre enfants, a participé à l’opération. « L’an passé, j’ai voulu accompagner mon fils à la piscine pour qu’il se baigne comme tous ses copains. On m’a refusé l’accès car je porte le maillot couvrant. Pendant tout le trajet du retour, mon fils a pleuré. Dimanche, j’ai pu nager avec eux, comme tout le monde. Ils étaient heureux, et du coup moi aussi », témoigne cette Grenobloise pour qui le sujet dépasse le cadre de la religion.

« La mobilisation a notamment commencé en 2018 parce qu’une femme qui portait un maillot jupette s’est fait sortir d’une piscine par la police, ajoute Eliès. La réglementation nuit aux femmes musulmanes qui veulent porter un maillot couvrant mais aussi à toutes celles qui ne sont pas à l’aise avec leurs corps et veulent pouvoir se couvrir davantage. »

Des accusations de communautarisme

L’action des Grenobloises n’a pas manqué de faire réagir dans la sphère politique. Ce lundi, plusieurs élus des Républicains et du Rassemblement national ont dénoncé cette opération coup de poing. A commencer par le député LR des Alpes Maritimes, où la polémique sur le port du burkini sur les plages avait été très forte. Sur Twitter, Eric Ciotti a affirmé que le burkini n’avait « pas sa place en France, où la femme est l’égale de l’homme ». « Laisser faire ces activistes islamistes à Grenoble comme partout en France c’est renoncer à la République. Je ne l’accepterai jamais », a-t-il ajouté.

Le Rassemblement national a pour sa part dénoncé une « provocation islamiste » destinée « à revendiquer et imposer un communautarisme vestimentaire ».

Des réactions et accusations rejetées en bloc par l’Alliance citoyenne. « C’est une vraie stratégie de dire qu’on est dans le communautarisme, pour empêcher le débat. Dimanche, il y avait 18 femmes en bikini et des hommes présents à la piscine pour soutenir l’action. On est bien loin du communautarisme ou de l’islamisme qu’ils évoquent. Le vrai risque, si on n’autorise pas le port du maillot couvrant, c’est que ces femmes aillent se baigner dans des piscines privées. Et là, on sera véritablement dans le communautarisme, estime Eliès.

Que dit la législation en vigueur ?

En France, aucune loi n’interdit le port du burkini. Après la polémique en 2016 sur le sujet, plusieurs maires avaient pris des arrêtés pour interdire le port du maillot couvrant. La même année, le conseil d’Etat, chargé de trancher sur le cas de la commune de Villeneuve-Loubet, avait jugé l’arrêté contesté illégal. Une décision censée faire jurisprudence. Depuis, dans de nombreuses villes de France, le port du maillot intégral reste impossible, à la plage comme à la piscine. Mais les maires ont contourné l’interdiction pure et dure en n’employant pas dans leurs règlements les termes « burkini » et en écartant des lieux de baignades les maillots trop couvrants. C’est le cas de la ville de Grenoble, qui stipule dans son règlement que « pour des raisons d’hygiène et de salubrité, la tenue de bain obligatoire pour tous dans l’établissement est le maillot de bain une ou deux pièces propre et uniquement réservé à l’usage de la baignade ». Un argument qui pour Nadia ne tient pas. « Nous sommes propres, nos maillots sont propres, ils sont juste plus couvrants », s’indigne-t-elle.

« Le défenseur des droits a estimé dans un avis rendu le 27 décembre que l’interdiction faite à une femme en burkini à l’entrée d’une piscine était discriminatoire. Rennes autorise depuis l’an passé les baignades en burkini. Et en Allemagne, la justice a confirmé récemment que l’interdiction du maillot couvrant violait les principes d’égalité d’accès aux services publics. Il ne faut pas que la France soit encore à la traîne sur ce sujet », ajoute Eliès.

Quelles évolutions possibles ?

Le débat, qui déchaîne les passions, s’annonce difficile. A Grenoble, la mairie n’a pour l’heure pas répondu aux sollicitations de 20 Minutes. En mai, après la première opération, Eric Piolle avait indiqué que l’heure n’était pas à la prise de décision sur cette question. « Les conditions d’un dialogue serein ne sont pas réunies pour échanger en bonne intelligence sur ce sujet, avait estimé l’édile dans un communiqué. Je regrette que les deux acteurs de la polémique partagent une même stratégie du choc et du buzz. D’un côté en exposant des agents du service public, des usagers du service public, et en préférant le buzz au débat. De l’autre côté, en jouant la caricature, le péril, la peur, avec certains propos qui débordent du cadre républicain. »

« Les femmes sont prêtes à entendre que cela peut prendre du temps de faire évoluer les choses mais réclament un dialogue. Et là, la mairie ferme la porte à toute discussion », ajoute l’Alliance citoyenne. Déterminées à poursuivre leur bataille, les « Rosa Parks musulmanes » envisagent une nouvelle action dimanche prochain.