Aéronautique: On a dîné avec le club des «éjectés», ces pilotes de chasse qui doivent leur vie à leur siège éjectable

CRASH Parmi ces pilotes de chasse de l’armée française, ils sont nombreux à considérer avoir « grillé » un joker dans leur existence

Lucie Bras
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Charles vient de recevoir sa cravate. A 31 ans, il fait son entrée avec son camarade de vol dans le club.
Charles vient de recevoir sa cravate. A 31 ans, il fait son entrée avec son camarade de vol dans le club. — L. Bras/ 20 Minutes
  • Tous les deux ans, le club des « éjectés », qui rassemble des pilotes de chasse éjectés en plein vol, se réunit à Paris, à l’occasion du Salon du Bourget.
  • Cette année, deux jeunes pilotes ont fait leur entrée dans ce club, après leur éjection en 2017, au Tchad.
  • Les « éjectés » portent tous un signe de reconnaissance : une cravate bleu marine à triangles rouges inversés.

C’est l’un des clubs les plus fermés au monde. Et pour cause. Pour l’intégrer, il faut avoir tiré sur la fameuse poignée jaune, celle d’un siège éjectable. Tous les deux ans, des pilotes militaires de l’armée française « éjectés » en plein vol se réunissent à Paris à l’occasion du salon du Bourget. Jeudi, 20 Minutes a assisté à ce rassemblement, dont tous les invités sont sortis indemnes du crash de leur avion.


Deux nouveaux « éjectés » font leur entrée dans le club ce soir-là. Charles, 31 ans, et Mikaël, 36 ans, se sont éjectés de leur mirage 2000N le 28 septembre 2017 dans la région de N'Djamena, capitale du Tchad. Alors que l’avion est en plein décollage et vole à 400 km/h, les deux pilotes sentent qu’il y a un problème. « On était tous les deux d’accord. Arrive un moment où il n’y a plus d’autre choix », raconte Charles. Ils sentent alors une forte poussée, avant un retour sur la terre ferme en parachute. A l’atterrissage, Mikaël s’est cassé une jambe. « Je me suis éjecté d’un avion en plein vol et j’ai la blessure d’un enfant au skate-park », s’étonne-t-il encore.

Après la soirée, ils repartiront avec un coffre contenant un pin’s, un certificat d’éjection, une carte de membre et… une cravate bleu marine à triangles rouges inversés. Ce signe rappelle le motif apposé sur les avions militaires à la place du siège éjectable, accompagné de la mention « danger ». Une cravate que l’on retrouve autour du cou d’une trentaine de convives présents ce soir-là.


Tomber du troisième étage

Entre la prise de décision et l’éjection de l’avion, il n’y a souvent que quelques secondes. Le pilote subit alors une accélération extrêmement puissante, entre 14 et 20 g. En comparaison, un pilote de Formule 1 peut encaisser jusqu’à 6 g et les astronautes dans une fusée subissent 4 à 9 g. Le constructeur de sièges éjectables Safran Martin Baker France, organisateur de cette réunion, se targue d’avoir sauvé 707 vies. Dont celle de José. Deux fois. Un cas rare parmi les « éjectés ». « La première, c’était en 1995 en Bosnie », raconte-t-il. « On s’est fait tirer dessus par la défense antiaérienne serbe. On était à 3.000 mètres, 350 nœuds (environ 650 km/h). On sort d’un avion en feu, puis on atterrit en territoire ennemi. J’ai été fait prisonnier de guerre pendant 104 jours. »

Douze ans plus tard, alors qu’il vole au-dessus de la Bretagne avec un tout jeune pilote, leur arrivée de carburant est coupée. L’avion chute vite. « A ce moment-là, on se dirige comme on peut. On plane. On n’avait pas de deuxième chance. On a fini par s’éjecter à 200 pieds (70 mètres environ) et 190 nœuds (350 km/h). » Il tombe alors dans un champ à Loudéac. « C’est violent, comme choc. C’est comme de tomber du troisième étage », se souvient-il. « J’ai appelé mon épouse. Je lui ai dit "t’es assise ?, je ne vais pas rentrer ce soir, je suis en Bretagne, je viens de m’éjecter pour la deuxième fois". »

Hématome à lunettes

Si cette réunion permet de se retrouver tous les deux ans, elle fait aussi remonter des émotions fortes chez ces pilotes passés près de la mort. « La décision d’abandonner l’avion n’est pas évidente. Un jour, j’ai entendu quelqu’un dire "abandon de bord" pour parler d’une éjection. Je suis assez d’accord. Je l’ai vécu comme ça », souffle Mathieu, 37 ans. Il s’est éjecté après une collision avec un oiseau, qui a percuté une sonde et détruit l’un de ses réacteurs. Un crash d’autant plus difficile à accepter que chaque appareil vaut plusieurs dizaines de millions d'euros. « Même si tu sais que ce n’est pas de ta faute, il y a un sentiment d’échec. »

Un peu plus loin, deux Pierre discutent. Pilotes à bord du porte-avions Charles de Gaulle, ils se sont éjectés la même année, en 1990. Pierre Foster – son « nom de guerre », explique-t-il, par lequel les marins se renomment – assure cette année-là un vol d’entraînement de reconnaissance au-dessus de la Corse. Soudain, les commandes se bloquent. Il vole alors à 800 km/h, à 7.000 mètres du sol. « C’est l’une des éjections les plus rapides », affirme-t-il. De ce moment, il ne garde presque aucun souvenir. « J’ai perdu connaissance. Je l’ai retrouvée en arrivant dans l’eau ». Tout juste se rappelle-t-il de la « claque » de l’air à la sortie du siège, qui lui arrache son casque. Un choc violent qui lui a valu pendant quelques jours un « hématome à lunettes », des ecchymoses autour des yeux provoquées par un traumatisme facial.

Autre Pierre, autre nom de guerre. Pierre Jeg raconte son éjection, en mai 1990. « Vous voulez des détails ou pas ? C’était au milieu de l’Atlantique, Nord 28-20, Ouest 48-37 », raconte-t-il. « C’était en pleine nuit, tout s’est éteint. » Au moment de l’éjection, il subit 19 g, un choc sur la colonne vertébrale qui lui fait perdre 3 cm. Le nez cassé, il patiente 27 minutes dans le canot de sauvetage avant l’arrivée de l’équipe de secours. « Je me souviens très bien avoir pensé à ma mère, je me suis dit "elle fait quoi ?". C’est bizarre non ? », sourit-il.

« J’avais plus de chances de gagner au loto »

Alors que la nuit tombe sur la réunion des « éjectés », on écoute l’histoire de Bernard, racontée avec son accent du Sud-Ouest. « C’était en plein hiver, en pleine nuit », raconte-t-il. Une collision avec un autre appareil le prive de sa dérive, l’accessoire sur la queue de l’avion qui permet de conserver la stabilité. L’avion part alors en vrille et s’écrase sur les Pyrénées, « à 300 mètres d’une ferme, la seule habitation à 20 km à la ronde ». Mais il est 21h30 et quand il frappe à la porte, personne ne veut lui ouvrir. A l’intérieur, une femme lui répond en basque. « J’ai réussi à sortir les trois mots que je connaissais et la porte s’est ouverte. » Le lendemain, dans un journal local, une photo de la famille posant devant la ferme est publiée, avec ce titre « Il m’a dit "Je suis basque" ».

Comme Paul, qui a vu en 1976 son avion exploser après en être sorti, beaucoup d'« éjectés » ont le sentiment d’avoir joué un joker. « C’est de toute façon un événement très marquant. Une expérience de la vie et de la mort, qui marque toute l’existence », acquiesce Bernard. « Je me suis fait éjecter deux fois, j’avais plus de chances de gagner au Loto. Là, je vis ma troisième vie », conclut Isaac, 42 ans. « C’est violent, reconnaît-il à propos de son éjection. Mais si ça ne marche pas, on est mort. »