EXCLUSIF. Un an et demi après #Metoo, les stéréotypes sur le viol restent encore très ancrés, révèle une étude

VIOLENCES SEXUELLES Pour 42% des Français, si une victime de viol a eu une attitude provocante en public, cela atténue la responsabilité du violeur révèle une enquête Ipsos, dévoilée en exclusivité par «20 Minutes»

Helene Sergent

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Le 24 novembre 2018, des milliers de femmes ont manifesté en France contre les violences sexistes et sexuelles.
Le 24 novembre 2018, des milliers de femmes ont manifesté en France contre les violences sexistes et sexuelles. — AFP
  • Selon l’enquête, 83 % des Français pensent que #Metoo a eu un « effet positif sur la libération de la parole des femmes ».
  • En parallèle, certains stéréotypes sur les victimes de violences sexuelles et sur le viol se sont renforcés par rapport aux résultats de la première enquête sur le sujet, publiée en 2016.

Dix-huit mois après la naissance du mouvement #Metoo, les représentations des Françaises et des Français sur le viol et les violences sexuelles ont-elles été bouleversées ? C’est ce qu’a voulu mesurer l’association Mémoire traumatique et victimologie, dans une enquête* réalisée par l’institut Ipsos que 20 Minutes révèle en exclusivité.

Elle démontre que la médiatisation de #Metoo, lancé dans le sillage du scandale visant le producteur américain Harvey Weinstein, a pu renforcer certains stéréotypes sur le viol et les violences sexuelles. Et que ces stéréotypes demeurent très ancrés.

Quelques effets positifs

Première note positive : les détracteurs de #Metoo auront eu peu de prise sur la perception du mouvement par les Français. Pour une écrasante majorité des personnes interrogées (83 %), le phénomène a bel et bien contribué à la libération de la parole des femmes et renforcé leur capacité à porter plainte. 69 % pensent qu’elles seront désormais mieux soutenues par leur entourage et les témoins et 57 % des répondants considèrent que #Metoo améliorera les relations entre les hommes et les femmes.

Autre évolution encourageante, les stéréotypes sur la sexualité féminine sont en léger recul par rapport aux résultats de la première enquête publiée en 2016. A titre d’exemple, 64 % des Françaises et des Français sont d’accord en 2019 avec la phrase « En règle générale, les femmes ont besoin d’être amoureuses pour envisager un rapport sexuel », contre 74 % en 2016. Enfin, une très large proportion de Français (96 %) sait aujourd’hui qualifier correctement les comportements qui relèvent d'un viol.

D’autres stéréotypes renforcés

En revanche, certains mythes sur le viol semblent s’être plutôt renforcés. 37 % des Français estiment par exemple qu’il est fréquent d’accuser une personne de viol par « déception amoureuse » ou « pour se venger ». Ils étaient 32 % en 2016. Une insinuation qui fait écho aux accusations de «délation» portées ces deux dernières années à l’encontre des femmes qui osaient témoigner publiquement sur les réseaux sociaux.

« Même si cette augmentation n’est pas massive, elle n’est pas surprenante. La médiatisation des violences sexuelles a laissé place à tout un tas de discours réactionnaires et antiféministes insinuant que les femmes qui accusaient leur agresseur le faisaient par vénalité. D’autant que la majorité des femmes qui ont témoigné dans le sillage de #Metoo ont décrit des situations survenues dans un cadre professionnel », analyse Alice Debauche, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, spécialiste des violences sexuelles.

De nombreuses croyances persistent malgré le phénomène #Metoo.
De nombreuses croyances persistent malgré le phénomène #Metoo. - Association mémoire traumatique et victimoligie

Autre conséquence paradoxale de la médiatisation de #Metoo, beaucoup de personnes surestiment le nombre de plaintes déposées et le nombre de condamnations pour viol. 69 % des personnes interrogées pensent qu’une victime de viol sur quatre porte plainte, alors qu 'elles sont en réalité moins de 10% à le faire. Idem, 90 % des Françaises et des Français pensent que les condamnations pour viols ont augmenté depuis dix ans. C’est l’inverse, en réalité : une enquête publiée en septembre 2018 par le journal Le Monde démontrait que ce nombre avait chuté de 40 % sur la même période.

Une culture du viol toujours très ancrée

Certains chiffres publiés en 2016 avaient mis en lumière l'ampleur de la culture du viol au sein de l’échantillon représentatif. Trois ans plus tard, les mythes et stéréotypes autour de la « bonne » ou de la « mauvaise » victime de violences sexuelles et la culpabilisation qui entoure les femmes violées restent encore profondément ancrés.

Pour 42 % des Français, si une victime de viol a eu « une attitude provocante en public », cela atténue la responsabilité de l’agresseur.

« Comme lors de la première enquête, la violence sexuelle reste perçue par l’opinion sous l’angle de la sexualité, du désir ou de la pulsion, voire considérée comme un malentendu », déplore l’association à l’origine de l’étude. « La minimisation des faits se retrouve aussi dans les tribunaux, ajoute Nolwenn Weiler, journaliste indépendante pour Basta ! et coautrice du livre Le viol, un crime presque ordinaire (Ed. Cherche Midi). Lors des procès d’agresseurs sexuels, on demande encore trop souvent à la victime la tenue qu’elle portait, si elle avait des amants, si c’était une femme légère ».

Les victimes de viol sont souvent remises en cause comme le montre l'étude réalisée par Ipsos.
Les victimes de viol sont souvent remises en cause comme le montre l'étude réalisée par Ipsos. - Association mémoire traumatique et victimoligie

Certaines perceptions, loin de reculer, se sont accentuées. C’est le cas pour ce qui relève du consentement : 12 % des personnes interrogées estiment « qu’il n’y a pas viol lorsque la personne est incapable d’exprimer un consentement ». Elles n’étaient que 8 % en 2016. Et l’impact de ces clichés reste puissant, note la sociologue Alice Debauche : « Ces stéréotypes ont pour fonction de proscrire les comportements légitimes des femmes : sortir seule le soir, rencontrer des inconnus etc. C’est une forme de contrôle de la sexualité des femmes. »

Pour Nolwenn Weiler, seuls le temps, la formation des magistrats, des policiers, l’enseignement et les investissements humains et financiers pourraient remédier à l’ancrage de ces stéréotypes : « La culture du viol se diffuse depuis des siècles. #Metoo​ n’existe que depuis dix-huit mois. Il est encore un peu tôt pour mesurer l’impact réel que cela aura sur les violences sexuelles ».

* Méthodologie : L’enquête a été réalisée du 22 au 28 février 2019 sur un échantillon national représentatif de 1.000 personnes âgées de 18 ans et plus, en utilisant la méthode des quotas appliquée aux variables de sexe, d’âge, de profession de la personne interrogée, de région et de catégorie d’agglomération.