VIDEO. Français économes: Comment être radin est devenu accepté socialement

ARGENT 83 % des Français se déclarent « économes », un comportement que 70 % d’entre eux assument. Comment faire attention à ses dépenses est devenu une valeur plus qu’un défaut

Jean-Loup Delmas

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Des billets et des comptes
Des billets et des comptes — GILE MICHEL/SIPA
  • 83 % des Français se déclarent « économes », un comportement que 70 % d’entre eux assument.
  • Jadis comportement critiqué, le fait de surveiller ses achats devient une qualité sociale.
  • En raisons majeures, les principes écologiques et de ralentissement de la dépense, mais également la critique d'une consommation sans réfléchir. 

Si vous attendez patiemment les soldes avant de renouveler votre garde-robe, que vous allez subitement aux toilettes au moment de payer l’addition collective ou que vous ne vous décidez jamais à payer une tournée au bar (une pensée émue pour notre meilleure amie en écrivant cette partie), sachez que vous n’êtes pas seuls. Selon une étude de l’Ifop publié ce vendredi pour le site de promotions radins.com « Qui sont les nouveaux radins ? », en moyenne, 83 % des Français se considèrent « économes ». Un comportement assumé pour la grande majorité (70 % d’entre eux).

Premier point à soulever, les chiffres évoqués par cette étude sont à prendre avec de sérieuses pincettes comme l’explique Angela Sutan, chercheuse en économie expérimentale et professeure à la Burgundy School of Business, spécialiste du comportement. Aussi intéressante soit-elle, l’étude reste purement déclarative, ce qui est un sacré biais : « Ce que les Français interrogés déclarent n’a aucune influence sur eux et ne les oblige en rien à respecter ces déclarations. Or, on le sait depuis longtemps, il peut y avoir un écart significatif entre ce que les gens déclarent et ce qu’ils font. C’est ce qu’on appelle le biais déclaratif. »

Quand le radin devient cool

Ce qu’il faut retenir n’est donc pas tant une évolution des comportements que de leurs visions dans la société. La radinerie perçue comme un défaut aurait évolué vers une caractéristique positive, celle de la personne raisonnable faisant attention à ces dépenses, atteste la chercheuse : « Le comportement économe est maintenant considéré comme une vertu et est aligné avec non seulement une rationalité individuelle mais avec un comportement social responsable (moins de gaspillage etc..), donc il ressort plus des déclarations. »

Hélène Gorge, maîtresse de conférences à l’Université de Lille et dont les recherches portent de la dynamique de la pauvreté et de la consommation, voit de nombreuses raisons à ce changement de statut : « Il y a une telle valorisation dans notre société actuelle de l’individu qui ne se fait pas duper par la  consommation, qui réussit à dépenser intelligemment en fonction de ses besoins, que la plupart des Français doivent avoir tendance à mettre en avant ce type de comportement dans leurs discours aussi. Les individus qui ont des comportements économes sont bien plus acceptés que ceux qui auraient des comportements dispendieux. » Preuve en est pour elle, la perception que se font médias, politiques et individus « toujours très méprisante à l’égard de ceux qui "consomment au-delà de leurs moyens" ».

La position sociale toujours recherchée

Pour autant, ne nous y trompons pas, on n’a pas encore versé dans le communisme et le drapeau rouge ne flotte pas sur Paris. Souvent, l’économe l’est également pour montrer autrement sa richesse et en mettre plein la vue socialement, comme l’explique Angela Sutan : « Si je dépense moins pour les mêmes biens ou services que mon voisin, ou mieux, si j’accède avec moins d’argent à des produits de luxe, des vacances rêvées etc que quelqu’un d’une "classe supérieure", je gagne un statut supérieur sur cette dimension dans laquelle je suis donc capable de le dépasser. Je suis donc premier là où il n’est pas et du coup je souffre moins du fait que sur la richesse monétaire il est devant moi. »

Anne De Rugy, sociologue à l’Université Paris Est Créteil et auteure de L’homme qui consomme, rappelle quant à elle « Consommer moins est plus une contrainte qu’un idéal actuellement. Même si peu à peu, il y a de plus en plus de partisans, surtout chez la jeunesse de cette vision. La réussite sociale par l’argent, si elle reste la vision largement majoritaire, est plus contestée que par le passé. »

Des justifications plus éthiques

C’est surtout dans les discours que la donne change explique la sociologue : « Aujourd’hui, pour expliquer son côté économe, on va plus de servir de la justification écologique, dire qu’on a choisi de gagner moins d’argent pour des raisons éthiques, afin de rendre notre comportement légitime. »

Pour savoir par contre si la France est un pays de radins ou non, les chiffres de l’étude sont difficilement exploitables, d’autant plus que ces derniers n’ont rien de nouveau ni de culturel, comme le raconte Angela Sutan : « Les Français se disent depuis toujours économes voire radins, mais ils ne sont pas les seuls, les enquêtes révèlent des déclarations similaires chez les Suisses, les Allemands, les Suédois etc... »

Mais également les comportements ont des origines trop variables pour en tirer des conclusions, ce qu’appuie Hélène Gorge : « L’amplification de ces comportements peut être due à la crise économique récente et à sa médiatisation mais aussi avoir un lien avec des mouvements de simplicité volontaire sur le plan écologique par exemple. Ces comportements ont différentes sources et ne vont pas se manifester de la même manière dans la population. Etre économe parce qu’on le choisit n’a rien à voir avec être économe parce qu’on le subit. »