Les chiffres sans précédent d’utilisation du LBD marquent-ils une nouvelle norme dans le maintien de l’ordre?

«GILETS JAUNES» Alors que l’année 2018 a été marquée par une augmentation de 200 % de l’utilisation des lanceurs de balles de défense (LBD) et des grenades de désencerclement, ces chiffres témoignent-ils d’une nouvelle norme du maintien de l’ordre par la police ?

Jean-Loup Delmas

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Un policier avec un LBD
Un policier avec un LBD — Alfred Photo/SIPA
  • Cette hausse de 200 % montre qu’un nouveau cap a été franchi par la police, qui estime que c’était une exception pour répondre à la violence des « gilets jaunes ».
  • Est-ce réellement un cas atypique ou est-ce que cela montre les nouvelles stratégies de maintien de l’ordre pour les manifestations futures ?

L’utilisation des LBD et des grenades de désencerclement par les policiers a connu  une hausse de 200 % en 2018. Cette utilisation massive, recensée ce jeudi, marque-t-elle une rupture dans les stratégies du maintien de l’ordre par les policiers, une nouvelle norme qui s’appliquera aux futures manifestations en France ?

Pour Aline Daillère, juriste et spécialiste des questions relatives aux violences policières, le risque est présent : « Il y a une rupture non pas forcément dans la méthode mais dans l’intensité. Les forces de l’ordre n’ont pas attendu les «gilets jaunes » pour utiliser le lanceur de balles de défense et son usage s’est accru au fil des années, même s’il a littéralement explosé en 2018. Or, on sait qu’une fois un pas franchi, la police a du mal à revenir en arrière, à faire demi-tour. Il y a un risque que son usage se normalise encore plus. »

Une médiatisation nouvelle

Même si la juriste ne veut pas trop y croire. Elle estime qu’une limite a été franchie et que la police sera forcée de faire marche arrière : « C’est allé tellement loin, on ne peut pas encore franchir un nouveau palier. Surtout qu’il y a une médiatisation sans précédent des violences policières. Jamais les médias nationaux ne s’étaient autant penchés sur cette question, et on n’avait jamais eu un recensement systématique des blessés comme ce qu’a réalisé David Dufresne. Sans cela, les chiffres qu’on a eus ce jeudi n’auraient jamais été publiés. Cela rend impossible une utilisation normalisée du LBD. »

On est allé voir du côté des syndicats de police. Pour Philippe Capon, secrétaire général UNSA Police, ces chiffres et la crise des « gilets jaunes » ont permis au contraire de mieux cadrer et réglementer l’usage du LBD : « On s’est rendu compte des conséquences que cela pouvait avoir et il y a eu une réglementation plus importante. Par exemple, l’utilisation d’une caméra portative pour les utilisateurs de LBD afin de pouvoir vérifier les tirs. Les « gilets jaunes » ont permis une évolution de l’utilisation de l’arme, et un usage plus spécialisé et cadré. On a toujours défendu au sein des syndicats de police le fait qu’il ne devait être utilisé que par des policiers expérimentés et formés à son usage, et que ce n’était pas un moyen d’intervention léger ou anodin. »

Une exception « gilets jaunes »

Pour autant, hors de question de le ranger au placard : « Les “gilets jaunes”, c’est aussi les Champs-Elysées ou l’Arc de triomphe. Il ne faut pas oublier la teneur des manifestations qui avaient lieu. Lorsqu’on est un maintien de l’ordre très important, comme on ne l’a plus connu depuis Mai 68, il nous faut pouvoir répondre. Pour le G7 à Biarritz, avec les manifestations ultra-violentes prévues, il nous faut le LBD. »

Même réponse pour Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat Synergie, et qui n’a aucun doute sur le fait que le LBD sera réservé aux cas les plus extrêmes : « Il y a eu une utilisation nombreuse du LDB car avec les “gilets jaunes”, on était rentré dans une situation insurrectionnelle avec des personnes saccageant les villes ou ayant des volontés d’homicide. Le LDB restera spécifique à des situations d’une telle ampleur mais ne sera pas la norme. Il n’avait jamais été question de l’utiliser pour des manifestations non-violentes. »

Pas de maintien de l’ordre spécifique

Un discours qui peine à convaincre Christian Mouhanna, sociologue et directeur du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) : « On entendait les mêmes lors des manifestations contre la loi travail. L’usage du LBD se “démocratise”, c’est simplement qu’avec les “gilets jaunes”, il y a eu une médiatisation de cette question. Mais de plus en plus, les manifestants pensent que la police n’est pas là pour les protéger mais constitue une menace, que manifester représente un risque. »

Aline Daillère abonde dans le même sens : « On essaie de faire croire qu’en France, il y aurait des manifestations d’une ampleur inégalée en Europe, avec une violence qui n’est pas atteinte dans les autres pays, et qui justifierait un maintien de l’ordre spécifique. Mais des manifestations ultra-violentes, il en existe aussi en Allemagne par exemple, et la police là-bas n’intervient pas de cette manière. Idem en Hongrie, un pays pourtant moins bien démocratique que le nôtre. »

Pas question non plus de diaboliser les forces de l’ordre. Pour Christian Mouhanna, « de nombreux syndicats et policiers ont conscience des problématiques que pose un usage trop grand du LBD. Il y a d’ailleurs un décalage entre un Etat qui va dans le tout plus répressif et sa police, notamment l’IPGN et les forces de l’ordre qui remettent de plus en plus en question cette politique et l’usage massif du LBD. Des réflexions sont menées par de nombreux policiers, loin du discours inflexible du gouvernement. De toute manière, nous sommes arrivés à une situation où les gens ont peur de se rendre en manifestation, cela ne peut plus durer. »