Difficulté de lecture: «Il faut simplifier la langue française au lieu de rajouter des heures d’apprentissage»

EDUCATION Trois expertes de la langue reviennent pour « 20 minutes » sur l’étude qui a révélé que plus d’un jeune Français sur dix était « en difficulté de lecture »

Jean-Loup Delmas

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Plein de livres à lire.
Plein de livres à lire. — GILE MICHEL/SIPA
  • Une étude publiée ce jeudi a montré qu’un jeune Français sur dix est « en difficulté de lecture » et un sur 20 en situation d’illettrisme.
  • Comment endiguer ces phénomènes et faire baisser ces pourcentages ? Trois expertes de la langue donnent quelques pistes d'amélioration à  « 20 Minutes ».

« Pour tout dire, je m’attendais à pire comme pourcentages. » Fanny Meunier, chercheuse en compréhension du langage au CNRS, est loin d’être alarmiste sur les chiffres rendus publics ce jeudi par l'Education nationale. En France, d’après des tests conduits auprès des 713.000 participants à la journée Défense et citoyenneté 2018, un jeune Français sur dix est « en difficulté de lecture » et un sur 20 en situation d’illettrisme.

L’étude a fait grand bruit d’autant que la fréquence des difficultés de lecture illustrait une réelle disparité entre les départements du Nord et certains en Ile-de-France (17,2 % de jeunes en difficulté de lecture dans l’Aisne, 15,4 % dans la Somme, 12,3 % en Seine-Saint-Denis) et le reste de l’Hexagone. Reste que pour cette experte de la langue, rien n’est perdu : l’apprentissage de la lecture peut se faire autrement mais aussi sur le tard, et le français peut être encore simplifié.

La lecture vers 7-8 ans, trop tôt ?

«La lecture​ est un sport ardu, difficile et que beaucoup de professeurs réduisent à la littérature, ce qui le rend encore plus inaccessible pour certains », avance ainsi Fanny Meunier, qui est loin de manquer de mots quand il s’agit de développer son optimisme. Et si le challenge semble élevé, la chercheuse au CNRS assure qu’il faut en finir avec le fatalisme, l’idée qu’une fois passée la majorité, il est trop tard pour rattraper ses lacunes côté lecture : « Si, certes, un adulte met plus de temps à apprendre qu’un enfant, toutes les études démontrent que le cerveau est tout à fait capable d’apprendre une nouvelle langue. La preuve, on conseille de plus en plus aux personnes âgées d’apprendre une langue une fois à la retraite afin de maintenir leur cerveau en forme. Autant dire que rattraper son retard n’a rien d’insurmontable. »

« On s’y prend très tôt avec les enfants car on se dit que c’est très dur et donc qu’autant commencer le plus tôt possible. Mais peut-être qu’on brusque les choses. Dans certains pays, l’apprentissage de la lecture ne commence que vers 7-8 ans. », poursuit la chercheuse, rejoint par Maria Candea. La sociolinguiste et sociophonéticienne à l’université Sorbonne Nouvelle (Paris) estime, qu’au-delà de l’âge peut-être précoce auquel on commence à plonger nos têtes blondes et brunes dans la lecture, c’est aussi le rapport à l’écrit qu’il faudrait revoir.

« Il faut décrisper le rapport à l’écrit. Il y a une peur de l’écrit. Il y a également celle de faire des fautes et ce, dès l’école. »

« Il faudrait davantage orienter les programmes vers la lecture plaisir, transmettre l’envie de lire plus que le souci absolu d’éviter les fautes ou la maîtrise parfaite de l’orthographe ou de l’exception grammaticale. Et  augmenter le nombre de dictées n’y changera rien », assure l’experte.

Exit les dictées, exit l’apprentissage à tout prix. Car malgré les efforts de l’Education nationale, resteront les mots de la langue de Molière qui, selon Fanny Meunier, n’est pas la plus simple à restituer sur papier ou clavier. « Le français est une langue à l’orthographe non-transparente, c’est-à-dire qu’il ne s’écrit pas forcément comme il se prononce. C’est donc une langue complexe à pratiquer, contrairement à l’espagnol ou à l’italien. Surtout, les règles de conversion entre l’oral et l’écrit ne sont pas régulières, ce qui complexifie encore la lecture », abonde Saveria Colonna, maîtresse de conférences en sciences du langage à l’université de Paris 8.

« Enlever les difficultés artificielles et éliminer les exceptions orthographiques »

Simplifier la langue serait donc une piste sérieuse pour en finir avec la dureté de la lecture ? Maria Candea assure que les difficultés ont augmenté au fur et à mesure que l’écart entre le français écrit et parlé s’est creusé. Pendant que l’écrit est resté figé, l’oral, lui, a évolué, ce qui rendrait aujourd’hui plus complexe encore la compréhension d’une écriture presque… anachronique. « On a une bonne centaine d’années de retard sur les réformes de la langue pour mettre l’écrit à jour de l’oral, avance la sociolinguiste. Il faudrait enlever les difficultés artificielles et éliminer les exceptions orthographiques en total décalage avec la langue parlée car leur apprentissage prend un temps fou que l’on pourrait largement mieux utiliser ailleurs. »

Pour rappel, « quelques retouches » ont déjà été réalisées, telles que le remplacement du mot « oignon » par « ognon » lors de la réforme de 1990. Ces changements ont cependant vite atteint leur limite. « Non seulement ces réformes sont minimes, mais en plus elles ne sont pas appliquées et enfin elles déclenchent à chaque fois un véritable scandale », explique Saveria Colonna, tout en rappelant que les « Français ont un rapport passionné à leur langue et que beaucoup tiennent à ce français élitiste ».

« Décomplexifier le français au lieu de rajouter encore et encore des heures d’apprentissage » devrait donc, selon l’experte de université de Paris 8, permettre de réconcilier les jeunes avec leur langue. Tout comme « susciter de l’intérêt chez l’adulte, lui faire lire des livres qui lui parlent », ajoute Fanny Meunier. « L’erreur, c’est soit de proposer à l’adulte une littérature trop en décalage avec sa vie, et on sait l’importance de l’émotion dans l’apprentissage, soit de l’infantiliser, ce qui le braque. Il faudrait créer ou utiliser des livres simples, avec un vocabulaire simple mais dont l’histoire soit plus mature que les livres d’enfant », développe la chercheuse.

Restera alors à combattre, selon l’experte, cette ancrage de la lecture dans un prisme uniquement scolaire : « Il faut faire de la lecture une activité de réussite. Les progrès sont réels quand la lecture est pratiquée. Et avec les nouvelles technologies, il est tout à fait possible d’imaginer des applications permettant de lire dix minutes par jour pour s’améliorer plutôt que de forcer quelqu’un à lire trois heures un bouquin qu’il ne finira jamais. »