Lyon: L'inquiétude des commerces indépendants «asphyxiés» par Abu Dhabi et d'autres fonds d'investissement étrangers

ECONOMIE Implantée à Lyon depuis plus de 50 ans, la pizzeria Carlino, menacée de fermeture, déplore une augmentation vertigineuse des loyers. Et elle n’est pas la seule

Caroline Girardon

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Implantée à Lyon depuis 54 ans, la pizzeria Carlino est menacée de fermeture.
Implantée à Lyon depuis 54 ans, la pizzeria Carlino est menacée de fermeture. — C. Girardon / 20 Minutes
  • La pizzeria Carlino, véritable institution lyonnaise, pourrait mettre la clé sous la porte en raison d’une augmentation exponentielle de ses loyers.
  • Depuis le rachat d’une partie du centre-ville par des fonds d’investissement, plusieurs commerces indépendants, qui ne pouvaient pas supporter les loyers, ont dû fermer.

Une institution de plus qui pourrait bien disparaître. Quelques mois après le départ du pâtisser Debeaux de la rue de la République de Lyon,la pizzeria Carlino pourrait à son tour fermer boutique. L’établissement, implanté depuis 54 ans en presqu’île, est aujourd’hui menacé. Les gérants du restaurant ont reçu un avis d’expulsion leur demandant de quitter les lieux le 3 juin. L’huissier s’est présenté le lendemain.

« On ne bougera pas », annonce Nathalie Carlino, la gérante, déterminée à se battre. Elle a lancé depuis une pétition pour dire « non à la hausse exponentielle des loyers », « non aux inégalités entre commerces indépendants et grandes chaînes » et « non à la vente du cœur de la ville aux fonds de pension ». Le problème est triple.

Un loyer multiplié par 5 en 7 ans

En 7 ans, la pizzeria a vu son loyer quintupler. « En 2010, nous payions 1.900 euros par trimestre, soit 7.600 euros à l’année », dévoile la restauratrice, précisant que les choses se sont gâtées dès 2012 lorsque le bailleur ANF Eurazeo, propriétaire des locaux, a exigé une réindexation des loyers. « Nous sommes passés à un montant annuel de 28.000 euros », détaille-t-elle. Le 27 septembre 2016, ANF a cédé les lieux au fonds de pension Abu Dhabi Investissement Authority (ADIA) via la société Firce Capital. Et la situation n’a fait qu’empirer.

« Aujourd’hui, nous sommes contraints de payer 3.055 euros par mois. Soit 36.660 euros par an, précise Natalie Carlino. C’est une augmentation colossale pour un commerçant de quartier. Cela nous a trop fragilisés. Aujourd’hui, nous ne travaillons que pour payer les charges et le loyer, nous avons déjà dû diminuer le nombre de salariés ».

« D’ici à quelque temps, il n’y aura que de grandes chaînes à la place de nos boutiques »

Le cas de la pizzeria n’est toutefois pas isolé. « ADIA s’est porté acquéreur en 2016 de 8 commerces dans le quartier, explique Carole Chateau, porte-parole du Mouvement Carré Nord presqu’île. Il détient déjà la moitié de la rue de République et la quasi-intégralité de la rue Grolée ».

« C’est le même problème pour tous. On va y avoir droit chacun à notre tour », témoigne anonymement une commerçante précisant que son « loyer a également considérablement augmenté » sans davantage détailler. « C’est une catastrophe. Déjà que l’ambiance en centre-ville n’est pas des plus gaies. D’ici à quelque temps, il n’y aura que des grandes chaînes à la place de nos boutiques », s’inquiète-t-elle.

Le pâtissier Debeaux, dont les locaux ont été rachetés par un fonds d’investissement indien, a connu la même situation. Il serait parti le 31 décembre car il ne pouvait plus supporter les loyers exigés. « Il n’a pas eu d’autre choix que de quitter les lieux, poursuit Carole Chateau. Les commerces indépendants sont asphyxiés. On se demande bien quelle est la volonté de l’Hôtel de Ville ». Et de citer un chiffre : « Aujourd’hui, en presqu’île, le taux de vacances des locaux commerciaux frôle les 10 % contre 3 % à l’échelle de toute la ville ».

Les fonds d’investissement prêts à investir davantage

Contactée par 20 Minutes, la mairie assure « soutenir les commerçants » et « déplorer » la situation. « Mais en tant que collectivité publique, on ne peut rien faire. Nous ne pouvons pas intervenir dans des contentieux opposant des bailleurs privés et des locataires », indique-t-elle. Pourtant, aux yeux de la famille Carlino, le maire de Lyon  Gérard Collomb serait bien responsable de cette situation au départ.

« En 2004, il a revendu la plupart des murs du quartier Grolée à la société américaine Cargill, pour 97 millions d’euros, rappelle-t-elle dans sa pétition. La société a alors revendu morceau par morceau le quartier à des prix excessifs aux Docks lyonnais, filiale de la banque Suisse UBS, pour 103 millions d’euros ». C’est finalement l’ADIA qui rachète les murs du quartier aux Docks Lyonnais 88,9 millions d’euros.

« Au début de l’année, Gérard Collomb s’est rendu aux Émirats Arabes Unis, prêt à accélérer la vente de notre ville au fonds souverain d’Abu d’Ahbi », enchaîne le restaurateur. L’élu n’a d’ailleurs pas caché lors d’un point presse au mois de février qu’il était allé rencontrer les grands fonds qui « peuvent investir dans l’agglomération », expliquant au passage qu’ADIA ayant « déjà beaucoup investi à Lyon », et était « prêt à investir davantage ».

Au sujet de la situation de la pizzeria Carlino, ADIA que nous avons contacté, conteste les chiffres avancés précisant que le montant du bail fixé en 2015 (28.000 euros) n’a pas indexé ni augmenté depuis. "L’établissement paie un loyer de 285 euros par mètre carré et par an alors que la moyenne des rues perpendiculaires se situe entre 600 et 1.000 euros HTHC par mètre carré", précise-il par ailleurs, rappelant que l’expulsion dont est frappé l’établissement, résulte d’une décision du tribunal de Grande Instance prononcée en octobre à la suite de plusieurs impayés.