Pourquoi les Français sont-ils fans des championnats de dictées?

LOISIRS Ces dernières années, les concours d’orthographe se sont multipliés, portés par l’enthousiasme de leurs aficionados

Delphine Bancaud

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La «dictée des cités» à Saint-Denis.
La «dictée des cités» à Saint-Denis. — THOMAS SAMSON / AFP
  • Des centaines de concours de dictées sont organisées chaque année dans l’Hexagone, et les émissions télévisées qui mettent les Français face à une feuille blanche ont aussi le vent en poupe.
  • Un engouement dû au côté ludique de l’exercice, porté par des textes modernisés.
  • Le moyen aussi, pour les Français, de témoigner de leur amour pour leur langue et de se tester.

Copie blanche, stylo et effaceur devant la télé. Ce vendredi matin, les férus de dictée seront devant leur poste pour assister à l’émission Tous prêts pour la dictée !, diffusée à 10h15 sur France 3, lors de laquelle le rappeur Abd al Malik lira un extrait d’une œuvre de Marcel Pagnol.

Une émission qui témoigne de l’engouement des Français pour les défis autour de l’orthographe. Hormis ces émissions de télévision, des centaines de concours de dictées sont organisées chaque année dans l’Hexagone par des mairies, des associations, des œuvres caritatives. Un loisir qui a reçu ses lettres de noblesse avec Les Dicos d’or de Bernard Pivot, un championnat d’orthographe diffusé à la télévision entre 1985 et 2005, et dont se souvient bien Pascal Hostachy, responsable du Projet Voltaire, un organisme de remise à niveau en orthographe : « Ce programme était hyperfamilial et a donné à la dictée un caractère sympathique et ludique. » Un avis partagé par Bruno Dewaele, sacré champion du monde de l’orthographe en 1992 : « C’était une compétition intellectuelle de haut niveau qui a marqué les esprits. »

« C’est devenu un jeu de société »

Si Les dicos d’or ont donné le « la » à ces compétitions, les initiatives qui sont nées après ont été moins élitistes et ont permis de toucher un plus large public. « La démocratisation des dictées organisées sous formes de compétitions locales a montré que l’exercice n’était pas réservé aux initiés. Que si tout le monde ne pouvait pas résoudre un exercice de maths, tout le monde pouvait faire une dictée », explique Bruno Dewaele.

Pour populariser les concours d’orthographe, leurs organisateurs ont aussi misé sur des textes plus modernes : « Les dictées proposées sont généralement écrites par des auteurs qui multiplient les pièges et les jeux de mots. Les textes sont prenants et drôles », observe le linguiste Philippe Boula de Mareuil, directeur de recherche au CNRS. Ce qui a permis de rajeunir les participants. « Si, historiquement, c’était un sport de seniors, la dictée est devenue fédératrice », constate Pascal Hostachy. Et les textes ont toujours plusieurs niveaux : le début est adapté aux juniors, le milieu est plus exigeant, et la fin s’adresse aux compétiteurs.

Des dictées thématiques ont aussi vu le jour, comme les dictées coquines qui ont lieu chaque mois à Paris. Un atout de plus pour séduire un plus large public. Et si l’on a pu croire que les souvenirs douloureux que nombre de Français gardent de leurs dictées sur table les auraient dégoûtés à jamais de l’exercice, il n’en est rien. « Certains d’entre eux ont justement une revanche à prendre et ont même un brin de nostalgie en se replongeant dans l’exercice », estime Philippe Boula de Mareuil. Et le fait de plancher à plusieurs dans une ambiance décontractée permet de dédramatiser l’exercice, selon Pascal Hostachy : « Le score obtenu par les participants étant anonyme, le côté anxiogène a disparu. Même ceux qui font beaucoup de fautes n’hésitent plus à se lancer. C’est devenu un jeu de société via lequel on a le plaisir d’apprendre ».

« Le plaisir de partager son amour de la langue française »

Et quand ils ont participé une fois à une dictée collective, les Français ont tendance à y revenir. « Il y a toujours quelque chose de pétillant dans leurs yeux. Car faire une dictée, c’est éprouver le plaisir de partager son amour de la langue française. C’est aussi se lancer un défi intellectuel », estime Bruno Dewaele. Une satisfaction qu’observe aussi Philippe Boula de Mareuil : « Les Français aiment de plus en plus les jeux de culture générale. Et le fait que l’orthographe française soit si complexe rajoute du prestige à la dictée. »

Hormis le plaisir de l’exercice, les Français ont aussi compris qu’ils avaient quelque chose à gagner dans ces compétitions : « De nombreuses études ont montré le caractère discriminant d’une lettre de motivation truffée de fautes. Du coup, beaucoup de Français ont bien intégré que dominer la langue française était une force », souligne Bruno Dewaele.

Enfin, à travers leur passion pour les championnats de dictées, les Français veulent aussi réaffirmer leur amour pour leur langue : « Avec les réformes successives de l’orthographe, la perte de vigueur de l’écrit, certains ont le sentiment d’une mise en danger du Français. Faire une dictée, c’est donc une manière de protéger leur patrimoine », affirme Philippe Boula de Mareuil.

 

*Bruno Dewaele est aussi l'auteur de l'ouvrage Le dictionnaire des dictées, éditions de l'Opportun, 2018, 24,90 euros.