Site des impôts crashé: Les Français souffrent-ils de phobie administrative?

ADMINISTRATION Alors que le site des impôts a crashé sous le poids des connexions de dernière minute, la question se pose (et sinon, il vous reste un jour pour faire votre déclaration) 

Jean-Loup Delmas

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Une déclaration d'impot
Une déclaration d'impot — Raphael BLOCH/SIPA
  • Ce lundi, le site des impôts a atteint la saturation à cause d'un excès de connexion.
  • De nombreux Français avaient reporté à la dernière minute leurs déclarations d’impôts en ligne.
  • N’y aurait-il pas une phobie administrative en France ?

Ce lundi, le site des impôts était indisponible toute la soirée, la faute à un afflux de connexions. Selon Gérald Darmanin, c’est quelque quatre millions de Français qui se sont connectés le même soir, veille de la date limite (depuis reportée de deux jours, on vous rassure).

Pour citer l’expression d’un fameux ex-secrétaire d’Etat, Thomas Thévenoud, les Français souffrent-ils de phobie administrative ?  S'il y a bien une réticence de nos concitoyens au moment de se plonger dans la paperasse administrative, c'est plus l'administration elle-même qui est en cause, selon Nadia Okbani, spécialiste de l’action publique, des politiques sociales et de la relation administrative :  « Il y a un langage beaucoup trop juridique. Même moi, en tant que postdoctorante, il y a de nombreux éléments dont je ne comprends pas le terme. »

Pas tous égaux devant la paperasse

Elise Cadren, directrice générale du cabinet de stratégie et d’influence Synapse et experte en affaires publiques et communication, y voit une cause encore plus spécifique pour la déclaration d’impôt, car de toutes les démarches, c’est « la plus "pénible". On sait que cela va se conclure par une mauvaise nouvelle : le paiement de l’impôt. » Encore plus cette année « avec la mise en place du prélèvement à la source, sur lequel le ministère des Finances a tellement communiqué, beaucoup de Français s’étaient sûrement mis en tête qu’il n’y aurait plus à déclarer…. Donc pénibilité redoublée. »

Nadia Okbani l’admet, il peut sembler simple de faire sa déclaration d’impôt pour « des temps-plein en CDI, où tout est déjà prérempli et où il n’y a finalement que peu de choses à vérifier. » Mais cela s’avère beaucoup plus complexe chez les personnes précaires, cumulant les CDD et le chômage, « lorsqu’il est plus dur de rendre compte des finances, mais aussi de comprendre ce qu’on compte ou non ». Le même probléme se pose lors dans une situation familiale complexe, avec par exemple la question des frais pour les enfants lors d’une garde alternée : « Il est difficile de faire rentrer des cas personnels et difficiles dans des cases », avance-t-elle. 

La peur de mal faire

Pour autant, hors de question pour Nadia Okbani de laisser penser que cette phobie administrative ne concerne que les catégories défavorisées. Elle le rappelle bien : plus de la moitié des ministres ont eu une rectification fiscale l’an dernier. Preuve que la complexité des paperasses touche toutes les couches sociales.

Une difficulté ayant pour conséquence une grosse peur de se tromper, expliquant en partie cette phobie administrative : « Il y a la crainte de passer pour un fraudeur qui fait qu’on repousse sans cesse la démarche le temps de demander des renseignements ou d’avoir une personne avec qui le faire », étaye la postdoctorante.

Vision anachronique de l’administration

Même si pour certains, cette peur vire parfois à l’irrationnel. « Il y a une déformation, une forme de légende construite et héritée du temps des bureaucrates, des ronds de cuir comme on les appelait au XXe siècle, les taxant à la fois d’une absence de clarté et de pédagogie dans les décisions mais aussi en leur reprochant de s’arroger un pouvoir indu, non légitime et disproportionné », indique Elise Cadren.

Une vision anachronique, rappelle la directrice générale de Synapse : « L’administration française s’est considérablement modernisée depuis les 30 dernières années avec pour fil conducteur la simplification. La dématérialisation des procédures et l’e-administration ont été un facteur déterminant. Plus généralement l’Etat a souhaité aller vers un allégement des procédures. Notamment en inversant la tendance et en posant dans de nombreux cas l’absence de réponse comme valant tacite acceptation. »

Fracture numérique

Paradoxalement, cette dématérialisation et cette e-administration, si elles ont rendu les démarches plus simples pour une partie de la population, ont eu l’effet totalement inverse pour une autre partie, explique Nadia Okbani : « La dématérialisation renforce les inégalités territoriales, par exemple avec les zones blanches et les inégalités sociales. » Selon une enquête Capacity sur les usages numériques des Français en 2017, 14 millions d’entre eux ont des « compétences numériques faibles », quand 7 % de la population ne se « connecte jamais ».

Une dématérialisation encore plus difficile pour les personnes habituées à faire leur paperasse seules, car elles se retrouvent dépendantes d’un tiers. « C’est le cas de nombreux retraités notamment », appuie la postdoctorante. Une dépendance d’autant plus mal vécue qu’il s’agit de confier des données personnelles. 

Nadia Okbani pointe aussi le manque de communication du gouvernement, avant de proposer quelques solutions : « Il faut un langage courant dans l’administration, et non plus juridique, maintenir la possibilité d’un format papier et enrichir la médiation numérique. »