Améliorer la mixité sociale au sein des grandes écoles les plus prestigieuses, vœu pieux ou réaliste?

EDUCATION La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a demandé aux écoles les plus prestigieuses de plancher sur la question

Delphine Bancaud

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Les élèves de Polytechnique le 14 juillet 2018 à Paris.
Les élèves de Polytechnique le 14 juillet 2018 à Paris. — Ludovic MARIN / AFP
  • Les grandes écoles les plus prestigieuses sont accusées de cultiver l’endogamie sociale.
  • Rénover les concours d’accès afin de les rendre moins discriminants et diversifier les voies d’accès sont des leviers à actionner.
  • Multiplier les dispositifs d’accompagnement des lycéens en agissant le plus tôt possible dans leur scolarité semble également indispensable pour obtenir des effets plus massifs sur la mixité sociale.

La crise sociale des gilets jaunes a ravivé le débat sur les inégalités en France, et l’enseignement supérieur n’est pas exonéré de la réflexion collective. Car même si des efforts importants en faveur de la mixité sociale ont déjà été déployés depuis une quinzaine d’années dans les grandes écoles, la situation est encore trop disparate. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, l’entre-soi est encore criant en classes préparatoires, où la part de boursiers s’élève à 28,9 %, en écoles d’ingénieurs, où elle n’est que de 23,8 %, et en écoles de commerce, où elle atteint péniblement 13,5 %.

« Il n’est plus possible d’avoir des chances infinitésimales de rejoindre certains grands établissements si on ne vient pas d’une classe préparatoire parisienne », a déclaré la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, dans une interview au Monde. Pour changer la donne, elle a envoyé ce mardi  une lettre de mission aux directeurs de l’Ecole Polytechnique, des écoles normales supérieures (Paris, Saclay, Lyon), mais aussi d’HEC, de l’Essec et de l’ESCP Europe, afin qu’ils s’engagent sur le sujet. Une impulsion politique pour les pousser à agir collectivement dans la voie de la mixité sociale, et qui débouchera sur des propositions que les directeurs formuleront mi-juillet.

Rendre les concours moins discriminants

C’est loin d’être la première fois qu’un ministre de l’Enseignement supérieur incite les grandes écoles à adopter une démarche proactive sur l’ouverture sociale. Valérie Pécresse s’y était essayée en 2010, en fixant l’objectif aux grandes écoles d’accueillir un quota de 30 % boursiers. Un coup de poing sur la table qui n’avait pas fait l’unanimité, comme s’en souvient Gérard Aschieri, membre de la section éducation au Conseil économique, social et environnemental et rapporteur d’un avis intitulé Réussir la démocratisation de l'enseignement supérieur : « La notion de quota génère toujours des résistances. Et pour que ces quotas soient efficaces, il faut les assortir de sanctions », explique-t-il. Et force est de constater que l’impulsion ministérielle n’avait pas alors produit les effets escomptés, surtout dans les écoles les plus élitistes, dites les « Parisiennes ».

D’où la volonté de Frédérique Vidal  d’actionner d’autres leviers pour ouvrir plus largement les portes des établissements d’élite. Comme le fait de rénover les concours d’accès, afin de les rendre moins discriminants. « La réflexion sur le contenu des épreuves n’a sans doute pas assez été poussée dans toutes les grandes écoles. Car certaines, comme celles de culture générale et de langues, entraînent des biais sociologiques », reconnaît Anne-Lucie Wack, la présidente de la Conférence des grandes écoles. Sciences po a été pionnière en la matière en instaurant, en 2001, les conventions éducation prioritaire (CEP), réservées aux lycéens des zones défavorisées. Pas de concours écrit pour ces élèves, mais deux oraux, jugés moins discriminants : une synthèse de dossier de presse sur un sujet d’actualité et un oral d’admission mêlant questions de culture générale et entretien de motivation.

Diversifier les voies d’accès dans toutes les écoles

« Grâce aux CEP, 1.929 élèves issus de l’éducation prioritaire ont rejoint Sciences po depuis 2001. Et en 2018, 150 élèves ont été admis par ce biais (les trois-quarts étaient boursiers) ; ils représentent 10 % des élèves de première année », indique Bénédicte Durand, directrice des études et de la scolarité. Des effets trop limités, selon Gérard Aschieri : « Car ce recrutement spécifique a un biais : une bonne moitié de ceux qui les réussissent sont des enfants issus de catégorie sociale intermédiaire ou aisée qui sont restés dans des lycées défavorisés », observe-t-il.

De nombreuses écoles de commerce et d’ingénieurs ont aussi diversifié les voies d’accès : « Aujourd’hui, 60 % des étudiants des établissements faisant partie de la CGE ne proviennent pas des classes préparatoires : 20 % des étudiants sont admis en post-bac (en classe préparatoire intégrée) dans des écoles intégrées et 40 % arrivent par des voies d’admission parallèles, après des BTS, des DUT ou des licences universitaires. Mais ces voies ne sont peut-être pas encore assez visibles auprès du grand public », commente Anne-Lucie Wack. Et là encore, les écoles les plus élitistes n’ont pas toutes développé massivement ces voies d’accès.

Booster les programmes d’accompagnement

Parallèlement, des dispositifs de préparation aux concours pour les élèves de lycées défavorisés ont vu le jour. « Il existe des programmes de mentoring portés par des grandes écoles qui marchent bien. Des lycéens de zones rurales ou de banlieues défavorisées sont accompagnés par des élèves des grandes écoles et des professionnels, afin d’être préparés au concours », souligne Anne-Lucie Wack. « Mais ces initiatives ne permettent qu’à un petit nombre d’élèves d’intégrer une grande école. Il faudrait changer d’échelle », note Gérard Aschieri. « Pour avoir un effet réel sur la démocratisation des grandes écoles, il faudrait commencer dès la seconde. En proposant aux meilleurs élèves issus des milieux sociaux défavorisés des cours supplémentaires, mis en place par l’Education nationale le mercredi et pendant les vacances dans des matières fondamentales, en langues et en expression orale. Et ce, afin de les mettre dans une position optimale pour réussir les concours », renchérit le sociologue Jean-François Amadieu.

Mis bout à bout, ces différents leviers pour améliorer la mixité sociale semblent encore insuffisants pour obtenir des effets massifs sur la démocratisation des écoles les plus élitistes. Pour passer à la vitesse supérieure, il faudrait les développer davantage et agir encore plus tôt dans la scolarité, selon Gérard Aschieri : « On sait que les élèves des milieux défavorisés sont davantage orientés vers des bacs technologiques ou professionnels. Il faut donc que les enseignants, les principaux de collèges prennent conscience de ces stéréotypes et incitent les élèves à entrevoir d’autres possibilités d’orientation », estime-t-il. Pour lutter contre l’autocensure, il préconise aussi « que des élèves des grandes écoles issus de milieux modestes reviennent dans leurs lycées d’origine pour partager leur expérience avec leurs camarades ».