Petite enfance: «Je me suis juré de ne jamais mettre mes enfants en crèche»... Les professionnels dénoncent leurs mauvaises conditions de travail

VOUS TEMOIGNEZ Les professionnels de la petite enfance craignent une réforme que prépare le gouvernement, alors que leurs conditions de travail sont déjà dégradées 

Charlotte Murat

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Image d'illustration d'un enfant à la crèche.
Image d'illustration d'un enfant à la crèche. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA
  • Les professionnels de la petite enfance dépeignent des conditions de travail déplorables dans certaines crèches.
  • Ils critiquent un manque de personnels et de moyens.
  • Certains évoquent même de la « maltraitance institutionnelle », car ils n’ont pas le temps de s’occuper correctement des enfants.

« Elevage », « usine à bébés ». Les mots employés par les professionnels de la petite enfance pour décrire les crèches reflètent le profond malaise dans lequel est plongée cette profession. Sous-effectif des encadrants, sureffectif des enfants, manque de moyens… Les griefs sont nombreux et la profession à bout de souffle. Alors, la réforme des normes encadrant l’accueil des tout-petits, que prépare le gouvernement, ne passe pas du tout. Cette réforme cherche notamment à définir des critères précis et nationaux sur le nombre minimal de professionnels et de mètres carrés par enfant (lire encadré). Les professionnels de la petite enfance craignent que cela se fasse au détriment des tout-petits et de leurs conditions de travail qui se sont déjà dégradées.

« Comment soutenir les parents dans leur rôle éducatif si nous-mêmes, professionnels de la petite enfance, ne sommes pas soutenus par une hiérarchie et des politiques qui nous en demandent toujours plus et nous donnant de moins en moins de moyens ? », interroge Inty. A trois ans de la retraite, Valérie a « connu une vraie évolution dans l’accueil des enfants et de leur famille. Autrefois, les enfants étaient parqués dans leur lit ou dans des transats. La tâche des adultes était de les laver, de les peser, de les faire manger et dormir. Tout cela a évolué avec le développement des neurosciences, la prise de conscience de la place de l’enfant dans le collectif et le respect des rythmes. Mais aujourd’hui, à l’aube de ma fin de carrière, j’ai le sentiment d’un retour en arrière », déplore-t-elle.

De la «maltraitance institutionnelle»

En 2010 déjà, une réforme autorisait les crèches à accueillir les enfants en surnombre et abaissait le seuil de personnels qualifiés (puéricultrices, éducateurs de jeunes enfants, auxiliaires de puériculture, infirmiers ou psychomotriciens) minimal obligatoire. « Nous avons fait un grand effort, pour nous adapter, pour rester motivés, pour accompagner au mieux les enfants et leurs familles, explique Aurélie. Mais avec ce nouveau projet de réforme, je crie Halte ! Stop ! Laissez-nous tranquilles. »

« Depuis que je travaille en crèche, je me suis juré de ne jamais y mettre mes enfants »

« Nos conditions de travail sont déplorables, témoigne Jeanne. Imaginez-vous, vous êtes seule avec votre collègue pour vous occuper de dix enfants (bientôt douze grâce à la nouvelle loi) qui ont entre 2 mois et demi et 1 an. Pour la plupart, ils ne s’endorment pas tous seuls. Alors vous jouez la pieuvre pour bercer l’un, redonner sa tétine à l’autre et consoler un troisième. A 11h, ils se mettent tous à crier famine. Et là c’est la course qui commence. On essaie de faire patienter les uns pendant que les autres sont nourris presque au lance-pierre pour que personne n’ait à attendre trop longtemps. On se retrouve à en nourrir certains en 5 minutes, par manque de temps. » « Il ne reste pas une minute pour du maternage. C’est de la maltraitance institutionnelle », ajoute Tiphaine, qui a démissionné au bout de quatorze ans pour travailler chez elle en tant qu’assistante maternelle.

Sous-effectif et arrêts maladie 

Les problèmes de sous-effectif sont renforcés par les arrêts maladie. « Ils sont liés aux mauvaises postures, à l’ergonomie, à la santé générale », détaille Laurie. « Tout est à la hauteur des enfants, ce qui est normal, précise Laura. Mais quand vous donnez un biberon à même le sol car il n’y a pas de budget pour acheter un deuxième fauteuil, c’est aberrant. Quand vous donnez le repas aux plus grands et que vous vous retrouvez sur une chaise pour enfant de 2 ans car il n’y a aucun tabouret pour adulte, c’est inadmissible. Notre métier est bien plus que des changements de couches, c’est la bienveillance l’apprentissage de beaucoup de choses. La majorité des enfants passent plus de temps à la crèche qu’à la maison. Si les conditions ne sont pas réunies, comment voulez-vous qu’ils soient épanouis ? »

« Vous voulez connaître les conséquences ? demande Carole. Faites la différence entre un élevage de poules en plein air et un élevage en batterie, les poules sont moins belles, moins grosses, moins bonnes et n'ont aucun instinct naturel…. C’est exactement ce qui attend nos enfants ! » « Depuis que je travaille en crèche, je me suis juré de ne jamais y mettre mes enfants », conclut Marjorie.

Actuellement, la norme est d’un adulte pour cinq bébés qui ne marchent pas, et d’un pour huit enfants qui marchent. Le gouvernement propose soit d’imposer une seule norme, d’un pour six, sans distinction d’âge, soit de garder les mêmes taux, mais en remplaçant le critère de la marche par un critère d’âge (18 mois). Le collectif « Pas de bébé à la consigne », de son côté, demande un taux d’encadrement unique d’un pour cinq.

Un autre point litigieux est la surface minimale des structures d’accueil, calculée par enfant : le gouvernement propose de la fixer à 7 m2 minimum, mais en tolérant 5,5 m2 dans les zones « densément peuplées ». « Pas de bébé à la consigne » plaide pour un taux de 7 m2 valable pour tous. Quant à la Fédération des entreprises de crèches (FFEC), qui représente environ 20 % des places en France, elle prône une norme de 6 m2 par enfant, qui correspond selon elle à la moyenne observée aujourd’hui.