Prévention du tabagisme: «Il est temps d’aider spécifiquement les populations défavorisées»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Fabienne El Khoury, chercheuse à l’Inserm, concernant la politique de prévention du tabagisme chez les classes défavorisées

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Des cigarettes éteintes.
Des cigarettes éteintes. — Jenny Kane/AP/SIPA
  • Les chiffres de ce mardi sur le tabagisme confirment une très forte diminution du nombre des fumeurs.
  • Malgré ce bilan positif, le tabac reste un important facteur d’inégalités sociales.
  • « 20 Minutes » a interrogé Fabienne El Khoury, chercheuse postdoctorale à l’Inserm au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie sociale sur la politique de prévention à adopter.

Ce mardi, Santé publique France a dévoilé des chiffres très positifs sur la diminution du tabagisme en France : depuis 2016, le nombre de fumeurs quotidiens a baissé de 1,6 million, dont 600.000 au premier semestre 2018. Obtenus grâce au Baromètre santé, enquête réalisée par téléphone, ces chiffres 2018 montrent que la tendance à la baisse se poursuit.

Mais derrière ces beaux résultats se cachent de profondes inégalités sociales : ainsi, alors que seulement 19,4 % des Français ayant au moins le bac fument, ils sont 28,2 % parmi les non-diplômés. Les politiques de prévention prennent-elles suffisamment en compte ces inégalités ? On a posé la question à Fabienne El Khoury, chercheuse postdoctorale à l’Inserm au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie sociale et coauteure de l’étude Les adolescent.e.s face au tabac : émergence précoce des inégalités sociales.

Y a-t-il des inégalités dans le tabagisme ?

Depuis les années 2000, on constate une forte disparité dans le tabagisme. Les classes sociales défavorisées fument beaucoup plus que les populations plus aisées. On peut y voir plusieurs facteurs liés entre eux : premièrement, l’expérimentation et l’initiation au tabac commencent bien plus tôt chez les catégories défavorisées. A 17 ans, 25 % de la population française fume quotidiennement. Mais si on prend les personnes sorties du système scolaire, ce taux monte à 57 %, alors qu’ils ne sont que 22 % à fumer parmi les élèves en filière générale.

Toujours chez les jeunes, la perception du tabac est très différente selon la situation économique : les jeunes défavorisés ont moins peur des conséquences et ont une perception moins négative de la cigarette. Les adultes moins aisés arrêtent également moins de fumer. On voit aussi que la consommation du cannabis, qui est plus importante chez les classes sociales les plus précaires, augmente le risque de consommer du tabac. Au contraire, le vapotage et la cigarette électronique diminuent le tabagisme, mais c’est une pratique bien plus présente chez les classes sociales aisées.

Les politiques de prévention, dont on vante les résultats et les effets ce mardi, prennent-elles en compte cette disparité ?

Il est important de ne pas faire un faux procès aux politiques de prévention du tabagisme : premièrement, elles ne sont pas responsables de cette inégalité, et il serait faux de dire qu’elle la creuse. Par exemple, l’augmentation du prix du paquet touche tout le monde et a des effets de recul du tabagisme sur l’ensemble des populations, notamment les défavorisés.

Mais effectivement, il y a cette inégalité sociale et il est préjudiciable de faire uniquement des préventions « neutres » socialement, car il est faux de penser qu’on est tous égaux face au tabac. Dans l’idéal, il faudrait faire les deux : à la fois des politiques de prévention générale, mais également, en bonus, des politiques de prévention particulières pour les populations défavorisées. Une des propositions que nous testons, c’est d’offrir des substituts nicotiniques ou des cigarettes électroniques aux adultes défavorisés. Certes, on peut arguer que certains substituts nicotiniques sont déjà intégralement remboursés par la Sécurité sociale, mais c’est une manœuvre que ces populations ont moins en tête.

Il faut également agir sur les jeunes, car c’est là que la majorité des inégalités se font. Tabado par exemple intervient dans les centres de formation des apprentis et des lycées professionnels pour faire à la fois de la prévention comportementale, questionner sur le « pourquoi fumer ? », mais aussi de l’aide pharmacologique avec là encore des dons de substituts nicotiniques. C’est une méthode testée depuis 2010 et qui montre des résultats très encourageants.

Les politiques de prévention évoluent donc dans la bonne direction ?

Oui, les choses vont clairement dans le bon sens, dans la logique des choses de ne pas faire comme si cette inégalité sociale n’existait pas. L’Institut national du Cancer (l’Inca), a bien pris en compte dans le financement des recherches de prévention la lutte contre les inégalités sociales et on met en place des interventions vraiment ciblées. Il est temps d’aller chercher spécifiquement ces populations et de les aider.