Entreprise: Dis moi ton âge, je te dirai si tu aimes travailler en open space

VIE DE BUREAU A cause du bruit, la quasi-totalité des employés sont distraits par leurs collègues au bureau

Jean Bouclier

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Le bruit fait partie des problématiques liées à l'open space.
Le bruit fait partie des problématiques liées à l'open space. — HUSSEIN SAMIR/SIPA
  • Une étude a été menée auprès de milliers de travailleurs à travers le monde.
  • Parmi eux, les plus jeunes aiment travailler en open-space, quand les plus âgés privilégient les bureaux individuels.
  • Une différence qui s’explique d’un point de vue culturel, mais pas seulement.

L'enfer, c'est les autres ? Devenu un paysage familier pour nombre d’employés, l’open-space est au cœur d’une étude* menée par Savanta pour Poly, entreprise spécialisée dans les communications unifiées et la visioconférence, auprès de plusieurs milliers de personnes à travers le monde. Car en marge du salaire, du poste ou de la qualité (discutable) de la machine à café, l’espace de travail préoccupe fortement les salariés. En effet, 85 % d’entre eux considèrent l’aménagement de leur bureau comme « important ».

Sachant que les trois quarts des personnes consultées dans l’étude travaillent en open space (le reste étant dans un bureau individuel fermé), c’est la question de la promiscuité, et plus précisément du bruit, qui est posée. Une problématique collective dans ce type de structure : entre le collègue qui hurle au téléphone, qui discute à côté ou qui déjeune, le photocopieur en action et l’apéro de fin de journée, tous les collaborateurs – ou presque (99 %) – se disent « distraits » au quotidien. Pire, plus d’un quart des sondés est dérangé « souvent » voire « en permanence » quand il passe un coup de fil.

L’isolement vu comme un « mouroir » ?

Mais y a-t-il un âge pour mieux accepter ces désagréments ? Oui, répond l’étude. Seuls 47 % des 38-54 ans et 38 % des baby-boomers aiment travailler en open space. « Ces derniers ont connu l’architecture de bureau d’avant les open spaces, un certain cloisonnement, explique Ronan Chastellier, sociologue et auteur de Tendançologie**. Ils ont pu comparer avec ce qu’on leur a vendu aujourd’hui et voient ce qu’ils ont perdu, notamment l’ afflux de stress, la perte de calme ». Un sentiment de perte qu’évoque aussi Alain d’Iribarne, président du conseil scientifique de l' Observatoire de la qualité du travail au bureau (Actineo) : « Un travailleur âgé qui se retrouve dans un open space voit son univers de référence changer. Il est perturbé et vit cela comme quelque chose de dégradant ».

A l’inverse, la majorité (55,5 %) des moins de 37 ans préfère travailler en open space que dans un autre environnement. « La génération Y considère moins négativement cet état de voisinage forcé : plus de spontanéité, voire plus de chaleur humaine dans l’entreprise. On lui a vendu l’idée que la modernité est une expérience collective et que l’isolement est la pire des choses », reprend Ronan Chastellier. « Si l’on dit à un jeune qu’il va aller dans un bureau individuel fermé, il ne voudra pas et pourra considérer cela comme un "mouroir" », ajoute même Alain d’Iribarne.

Une question d'usure

L’attirance ou non pour l’open space serait donc liée à un effet générationnel. Mais pas seulement. Car comme le note Aurélie Jeantet, auteure de Les émotions au travail***, le temps joue aussi son rôle : « Le fait de tout décloisonner peut plaire au départ, mais les nuisances peuvent peu à peu apparaître et prendre le dessus. C’est une certaine usure qui vient avec la durée ». Et qui touche, fatalement, les employés présents depuis longtemps.

Mais selon la spécialiste, lorsque l’on parle de bruit, il faut bien différencier les open spaces en fonction du secteur, du métier et de la taille de la structure. Ainsi, « une entreprise de 50 salariés, présents sur un même plateau ouvert, ce n’est pas la même chose qu’une start up de 5 à 10 personnes ». De même, un call center, où sont passés de nombreux appels téléphoniques, est un cas particulier.

Le nouveau monde du collectif

Mais aimer un système signifie-t-il pour autant qu’il est performant ? Toujours selon l’étude, 60 % des plus de 54 ans privilégient un bureau au calme pour travailler efficacement. A contrario, plus de la moitié (52 %) des moins de 25 ans se disent plus productifs dans un environnement bruyant, en discutant avec les autres. Et ce malgré les problèmes que cela pose sur la concentration, et donc sur la productivité.

Un paradoxe qui s’explique tout d’abord par des différences culturelles. « Cela renvoie au nomadisme. Les jeunes sont davantage nomades, et se sentent efficaces ainsi », éclaire Alain d’Iribarne. Ronan Chastellier abonde : « idéologiquement, (cette génération) est pour ce monde du collectif et de la communication obligatoire, dopé par les réseaux sociaux, où tout le monde est en lien permanent avec tout le monde ». Une manière de voir les choses qui a tranformé la culture d'entreprise : « Mettre de la conversation à la place du silence passe indéniablement, aujourd’hui, pour un signe de présence réelle dans l’entreprise », renchérit le sociologue. Il y aurait également un facteur visuel inhérent à l’open space. A savoir le fait « d’être tout le temps sous le regard des autres, d’être observé, note Aurélie Jeantet. On ne peut pas se permettre de baisser la cadence ».

Du bruit, mais du bruit «blanc»

Par ailleurs, le brouhaha pourrait agir, contrairement à ce que l’on peut croire, comme « stimulant ». « Certaines études montrent qu’un besoin de bruit, de brouhaha continu, est parfois nécessaire pour mieux se concentrer. Ce phénomène se nomme " bruit blanc ". Et les spécialistes des effets sonores estiment que les sons répétitifs qu’on peut éventuellement retrouver dans un open space ou un bar s’y apparentent », explique Ronan Chastellier. Niveau adaptation, enfin, les plus jeunes ont un train d’avance. Plus d’un tiers des moins de 25 ans utilisent des écouteurs pour ne pas être distrait pas les collègues. Une technique d’isolement que seuls 16 % des plus de 54 ans appliquent.

Reste à savoir si la question du bruit dans les bureaux ouverts, et de la perception qu’en ont les générations, ne va pas rapidement se poser autrement. Car derrière le désormais traditionnel open space, d’autres systèmes gagnent du terrain. « On va vers de plus en plus de télétravail », explique Aurélie Jeantet, « vers le coworking et le flex office », ajoute Alain d’Iribarne. On parlera alors sans doute moins de bruit. Mais davantage d’espace.

 

* Etude menée par Savanta du 18 au 26 mars 2019 auprès de 5.150 personnes employées en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Espagne, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Chine, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon et en Inde, et qui sont présentes au moins trois jours par semaine dans leurs locaux.

** Tendançologie, la fabrication du glamour, Ed. Eyrolles, 2008.

*** Les émotions au travail, CNRS éditions, 2018.