Illustration de la cohésion d'équipe.
Illustration de la cohésion d'équipe. — Pixabay

ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Comment la problématique du bien-être au travail est abordée dans les grandes écoles

A l’occasion de la conférence internationale sur le bien-être au travail, organisée jusqu’à vendredi, «20 Minutes» revient sur la manière dont les grandes écoles se sont saisies de la question

  • La prise de conscience des risques psychosociaux, ces dernières années, dans les entreprises, s’est accompagnée par un développement des formations au bien-être dans les écoles de management et d’ingénieurs.
  • Une tendance qui répond aux attentes des étudiants, davantage en quête de sens dans le travail.
  • Une sensibilisation qui n’aura des effets sur le terrain que si les entreprises elles-mêmes changent de paradigmes.

Stress au travail, burn-out, course effrénée vers la performance, manque de sens de son activité professionnelle… La prise de conscience collective sur la montée en flèche des risques psychosociaux ces dernières années trouve une résonance dans les écoles de management et d’ingénieurs, qui sont de plus en plus nombreuses à développer des cours relatifs au bien-être au travail et au management bienveillant dans leurs formations initiales.

« La sidération consécutive aux drames qui se sont déroulés chez France Télécom, Renault et dans d’autres grands groupes, il y a une dizaine d’années, a pointé le hiatus entre la conduite du changement menée dans certaines entreprises et la manière dont les salariés la vivaient. Ce qui a poussé les grandes écoles à s’interroger sur le contenu de leurs formations. D’autant qu’à l’époque, de nombreux jeunes qui sortaient de Centrale ou de l’X ne savaient même pas ce qu’était un CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail). Il était urgent de les sensibiliser à ces questions », explique Jean-Claude Delgènes, président de Technologia, cabinet de prévention des risques psychosociaux.

Des modules sur la gestion des conflits, l’intelligence émotionnelle…

Dans ce domaine, les écoles de management les plus réputées ont souvent été pionnières. A l’Essec, le programme grande école aborde ainsi l’éthique, le comportement organisationnel, la philosophie du commerce… « Ces thématiques permettent aux étudiants de regarder le monde économique avec de la distance et de rappeler aux étudiants que l’entreprise ne poursuit pas qu’un objectif de rentabilité, elle a aussi une utilité sociale. Et que le fait de veiller au bien-être des salariés est un levier de performance », explique Laurent Bibard, professeur de management à l’Essec.

Idem à l’ESCP : « Les étudiants suivent par exemple un cours de psychologie et management, qui leur permet de mieux se connaître, de s’intéresser aux différents types de comportements au travail, aux facteurs de motivation des salariés », indique Philippe Gabilliet, professeur de psychologie et de management à l’ESCP Europe. Grenoble Ecole de management fait aussi partie des établissements en pointe sur ces questions : « Les élèves suivent notamment des modules sur l’intelligence émotionnelle, la gestion des conflits, le développement personnel, mais la dimension de bien-être au travail infuse aussi dans tous les autres enseignements. Notre modèle économique a trop longtemps fait croire qu’il fallait être agressif pour décrocher des contrats. Mais il y a un besoin impérieux de personnes sensibles à la dimension humaine », insiste Dominique Steiler, professeur à Grenoble École de Management.

« Une grande école qui ne développerait pas la thématique du bien-être au travail prendrait le risque de ne pas être choisie »

Dans nombre d’écoles, les études de cas des drames liés aux risques psychosociaux servent à étayer ces enseignements. Des ateliers théâtre ou de prise de parole permettent aussi de passer à la pratique : « Dans nos ateliers "comportements au travail", par exemple, nous faisons travailler les étudiants avec des comédiens sur le langage du corps et sur leur manière d’entrer en relation avec les autres », explique Laurent Bibard. De nombreuses écoles de management ont aussi développé, ces dix dernières années, des chaires (programme d’enseignement et de recherche, soutenu par une ou plusieurs entreprises) sur le bien-être au travail. Comme la chaire « Paix économique, mindfulness et bien-être au Travail » à Grenoble École de Management, ou la chaire « Santé et Performance au travail » de l’Em Lyon.

Et ces enseignements autour du bien-être au travail sont très bien accueillis par les élèves des grandes écoles, comme le constate Laurent Bibard : « Nos étudiants actuels sont très préoccupés par le sens de leur travail et aspirent à un équilibre entre leur vie privée et professionnelle ». « Et une grande école qui ne développerait pas la thématique du bien-être au travail prendrait le risque de ne pas être choisie par certains étudiants. Car cette génération aspire à travailler dans une entreprise ayant un comportement éthique et respectant les personnes », renchérit Philippe Gabilliet.

Seront-ils de meilleurs managers que leurs aînés ?

Reste à savoir si le fait d’initier ces étudiants à un management moins vertical et plus porteur de sens suffira à faire d’eux des managers plus vertueux. « Il semblerait que les jeunes diplômés soient plus à l’écoute que leurs aînés. Un management plus sensible à la dimension humaine s’installe peu à peu dans les entreprises », avance Dominique Steiler. Jean-Claude Delgènes est moins optimiste : « Cette sensibilisation n’a pas encore permis de faire émerger des méthodes de management alternatives. On reste dans la direction des salariés par objectifs, qui peut conduire à des tensions lorsqu’ils ne sont pas coconstruits. La stratégie des entreprises vise toujours la rentabilité à court terme, qui repose sur ce management par objectifs et leur contrôle par reporting ».

Faut-il désespérer pour autant ? Non, selon Jean-Claude Delgènes, « car le coût direct et indirect très important des risques psychosociaux pour les entreprises et la Sécurité sociale fera que les entreprises seront obligées de changer de paradigmes, pour aller vers un management davantage bienveillant », estime-t-il. Un mouvement qui ira de pair avec une valorisation des formations sur le bien-être dans les grandes écoles.