Marseille:«Quitte à être un voyou, autant être le premier», lance la sœur de Francis le Belge

INTERVIEW La sœur de Francis le Belge, qui s’est mariée à Tony l’Anguille, autre figure du grand banditisme marseillais, publie un témoignage inédit

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Francis Le Belge (ici en 1988) est un des derniers parrains du grand banditisme marseillais
Francis Le Belge (ici en 1988) est un des derniers parrains du grand banditisme marseillais — MICHEL GANGNE / AFP
  • Francis le Belge est l'un des derniers parrains du milieu marseillais.
  • Dans  : mon frère, ce voyou, paru aux éditions Plon, sœur livre un témoignage inédit sur cette figure du banditisme marseillais
  • Elle souhaite « réhabiliter l’honneur » de celui qu’elle dépeint comme « le meilleur » des voyous.

C’est l’histoire d’une destinée rocambolesque, sur fond d’un scénario qu’aucun des plus férus de thrillers n’oserait esquisser. Dans Francis le Belge : mon frère, ce voyou, paru aux éditions Plon la semaine dernière, la petite sœur du dernier des parrains du milieu marseillais, Simone Vanverberghe, raconte son histoire et celle de son frère, intimement liée à celle du grand banditisme. De la vie miséreuse à la Belle-de-Mai à la prison et les « affaires », retour sur un témoignage inédit sur le célèbre héritier de la « French Connection », treize ans après le livre de Sylvie, la fille de Francis le Belge.

Simone Vanverberghe, la sœur de Francis le Belge

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Au début, quand mon frère a été assassiné, j’ai commencé à écrire sans savoir que sa fille allait publier un livre. Dedans, j’y mettais ma peine et ma haine. C’est une sorte d’écriture thérapeutique. J’avais déjà fait ça pour la mort de mon frère José des années auparavant. J’avais écrit 1.000 pages que j’avais ensuite brûlées. A aucun moment, je n’avais l’intention de le publier. C’est quand j’ai lu le livre de Sylvie… C’est une réponse du berger à la bergère.

Comment peut-elle se souvenir ? Tout ce qui a été écrit par elle, est un ramassis de mensonges. Elle a été éclairée par sa mère… Comme cette histoire où il aurait demandé de lui lécher les pieds. J’étais là à ce moment-là. Je demandais à mon frère comment ses affaires se passaient à Paris. Et il m’a répondu « ils sont tous en train de m’embrasser les pieds ». Et c’est sa mère qui lui a rapporté en déformant la réalité. Mon frère n’était pas mégalomane !

On a l’impression au fil des pages que vous souhaitez réhabiliter sa mémoire…

Oui bien sûr ! Je rends à César ce qui appartient à César. Mais je ne l’épargne pas non plus, j’écris bien qu’il a été incapable d’acheter une maison à notre mère mais qu’il lui a offert un somptueux tombeau. Francis était un homme tellement intelligent, tellement remarquable, mais il s’est fait bouffer le cerveau par les gonzesses.

C’était un grand homme d’affaires, en lien avec des joueurs de l’OM, des artistes, des antiquaires, et dans les œuvres d’art et j’en passe… Rien à voir avec la voyoucratie. Mon frère, c’était un mec bien, chaque fois qu’il descendait à Marseille, il avait une enveloppe pour tout le monde !

Son « business » a tué plusieurs personnes dans des règlements de comptes…

Mon frère, on lui a assassiné ses trois amis. Il a vengé ses amis. Il est mort à 54 ans et a passé vingt ans en prison. Il n’a jamais contesté que c’était un voyou et qu’il n’avait commis aucun délit. Tout le monde ne peut pas commettre des braquages, il faut du courage ! Dans ce milieu, il y avait des règles. Même chez les plus tordus, même ceux en guerre contre mon frère. Par exemple, ils n’ont jamais tué la sœur ou la femme de l’un d’eux. C’était entre hommes que cela se passait. Et si mon frère a été tué, ce n’est pas parce qu’il n’avait pas respecté les règles, c’est que d’autres, des jaloux, voulaient sa place tout simplement.

Vous affirmez dans votre livre qu’il souhaitait devenir footballeur. Après avoir grandi dans le modeste quartier de la Belle-de-Mai, il a toutefois basculé dans le crime. Pourquoi ?

Qu’est-ce que vous vouliez qu’il fasse ? Routier ? Francis aurait pu être joueur de foot professionnel. Le drame de sa vie, c’est cet accident, cette blessure. Les gens choisissent des voies. Y’en a qui finissent flics. D’autres choisissent de faire le tapin ou d’être voyou. L’ascension est beaucoup plus facile, pour accéder aux richesses. Et quand on est privé de tout dans la vie, entre le sac Vuitton et la copie du sac, on ne prend pas la copie. On prend Vuitton ou alors on ne prend pas de sac à main. Et quitte à être un voyou, autant être le premier. Mon frère n’était pas un figurant, c’était un leader. Il a fait le choix d’être un voyou, mais même s’il avait été joueur professionnel, ça ne l’aurait pas empêché de faire des affaires aussi.

Vous lui en voulez-vous d’avoir choisi cette voie ?

Non, j’étais trop jeune, et j’ai grandi là-dedans. J’écris dans mon livre que moi-même, sans mes frères, j’aurais fait le tapin. Mon parrain, qui faisait partie des gens « normaux », était taxi. Mais ma marraine était une tenancière de bordel à la rue Tapis-Vert. Et mon parrain était bookmaker. Quand ma marraine partait travailler, elle allait comme si elle partait au bureau. Je dormais dans son hôtel, dans une chambre au rez-de-chaussée, et avec ma cousine, on regardait les putes qui racolaient sur le trottoir. Je n’ai connu que ça.

Gardez-vous des séquelles de ce milieu familial particulier ?

Quatre tentatives de suicide. Et c’était pas des appels à l’aide, hein…. Cela a fragilisé mon mental, qu’on le veuille ou non. Il y a eu une accumulation de tout. J’ai passé 54 ans de ma vie à aller voir mes proches en prison. Je faisais partie de la famille de Francis le Belge, mais je ne faisais pas partie du milieu. J’étais une mère de famille, et quand l’un d’eux était en prison, j’allais les voir. Je n’ai jamais raté un seul parloir.

Êtes-vous toujours en lien avec ces personnes ?

Depuis que mon frère est mort, je n’ai plus vu personne. Vous savez, quand il n’y a plus de patron, les gens s’en vont vite… Et c’est pas plus mal. Avec ce livre, je viens de fermer l’histoire de ma vie. Mes enfants en avaient marre de m’entendre ressasser, pleurer sur ma mère, mes frères morts, mes neveux, et la haine que j’ai nourrie durant des années envers la fille de mon frère Francis.

Je ne veux plus voir personne. A 67 ans, je démarre une nouvelle vie. Et quelle tranquillité… Quand je roule en voiture, je ne regarde plus dans le rétroviseur. Avant, j’avais peur d’être suivi par les condés, quand j’allais voir l’un des miens. Comme Tony (l’Anguille, grande figure du grand banditisme avec laquelle Simone s’est mariée, ndlr) était toujours en cavale… j’avais peur qu’on ne découvre sa planque. Mais si ma vie était à refaire, je referai les mêmes choses.