VIDEO. Andorre. «S'il n'y a pas les Français, on est cuits»... Au Pas de la Case, c'est le soulagement avant la réouverture de la route

REPORTAGE Très dépendants du tourisme français, les commerçants du Pas de la Case, en Andorre, attendent avec impatience la réouverture de la RN 22 en provenance de l’Ariège

Nicolas Stival

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Le centre désert du Pas de la Case, en Andorre, le 13 mai 2019.
Le centre désert du Pas de la Case, en Andorre, le 13 mai 2019. — N. Stival / 20 Minutes
  • Après trois semaines de fermeture, suite à un éboulement, la RN 22 rouvre ce vendredi en Ariège, au grand soulagement des commerçants du Pas de la Case, en Andorre.
  • Les Français sont, de loin, les principaux clients de ce village de la principauté pyrénéenne, à plus de 2.000 mètres d’altitude.
  • Depuis le 27 avril, l’économie du Pas de la Case est quasiment à l’arrêt.

La bonne nouvelle s’est propagée par texto, lundi à la mi-journée, à travers les rues anormalement vides du Pas de la Case. A l’issue d’une réunion à Toulouse, Etienne Guyot, préfet d’Occitanie, et Antoni Martí, chef du gouvernement d’Andorre par intérim, ont annoncé la réouverture vendredi de la RN 22. Tout juste trois semaines après l’éboulement qui a provoqué la fermeture, inédite par sa durée, de l’unique porte d’entrée côté français vers la petite principauté pyrénéenne de quelque 76.500 habitants.

« Tout va rentrer dans l’ordre », souffle Jean-Jacques Carrié, président d’Inpub (Initiative publicitaire du Pas de la Case), principale association de commerçants de ce village situé à plus de 2.000 mètres d’altitude.

En période ordinaire, « Le Pas » (merci de prononcer le « s » final), c’est le terminus pentu de milliers d’automobilistes, où se concentrent près de 450 commerces. Un site à l’urbanisme controversé, où l’on croise des familles, très majoritairement françaises, avec des cartons dans les bras, souvent chargés de cartouches de cigarettes et de bouteilles d’alcool à prix détaxés.

« Notre activité aujourd’hui, c’est zéro »

Hors période de ski, ces touristes viennent souvent sur la journée (ou moins longtemps), avant de redescendre chez eux, une fois le coffre rempli et le plein d’essence pas cher effectué. Alors, forcément, quand la route de l'Ariège est coupée, comme c’est le cas depuis le 27 avril…

« Notre activité aujourd’hui, c’est zéro, résume Jean-Jacques Carrié, 64 ans dont près de 50 passés en haute altitude. La première semaine de mai, l’an dernier, 4.500 voitures étaient rentrées dans les parkings. Cette année, il a dû y en avoir 50. Entre la fin des vacances de Pâques à Toulouse, les ponts du 1er et du 8, celui de l’Ascension, la Fête des mères, mai est le troisième mois de l’année, après août et juillet. »

Pour accéder au Pas de la Case depuis la France, il faut actuellement passer par la Cerdagne française, puis par l’Espagne, entrer en Andorre par le sud et traverser le pays. C’est beau, mais c’est long : deux bonnes heures de plus par rapport au trajet normal.

Dans l’une de ses boutiques où Jean-Jacques Carrié reçoit en centre-bourg, spécialisée dans les bijoux fantaisie, on range et on nettoie, en attendant le retour du client. Une centaine de mètres plus haut, dans l’allée qui mène vers les guichets du domaine skiable géant de Grandvalira, « Le Braza » est l’un des rares restaurants à ne pas avoir tiré temporairement le rideau, ou à ne pas avoir envoyé des salariés en congés plus ou moins forcés.

Dans la véranda qui laisse passer un beau soleil, seuls déjeunent un groupe de quatre Espagnols et une famille française, qui vivent à l’année sur place. « On reste ouvert, on fait ce que l’on peut », observe la directrice Marilyne Gerardin, arrivée au Pas voici 23 ans.

« On se sent perdu, délaissé »

Elle aussi est française, comme de nombreux propriétaires ou gérants de restos, alors que quelques familles du cru se partagent les chaînes de supermarché. « Cette réouverture, c’est vraiment un soulagement, car on est au ralenti, poursuit la Narbonnaise d’origine. On se sent perdu, délaissé dans la montagne. »

Le gouvernement andorran a pourtant mis les bouchées doubles ces derniers jours : gratuité des cars depuis la capitale Andorre-la-Vieille, mais aussi gratuité du tunnel d’Envalira qui relie le Pas de la Case au reste de la Principauté, lancement d’une loterie à partir de 20 euros de dépenses… Une vraie invitation au patriotisme économique. « Ce week-end, les Andorrans sont venus nous soutenir », confirme la restauratrice.

Pour arriver de France, ou y repartir, il faut faire le grand tour par l'Espagne.
Pour arriver de France, ou y repartir, il faut faire le grand tour par l'Espagne. - N. Stival / 20 Minutes

« On a eu un soutien très fort du gouvernement, de la commune [le Pas de la Case dépend de la paroisse d'Encamp] et de toutes les associations, ajoute Jean-Jacques Carrié. Le Pas de la Case, c’est 23 % du PIB du pays. Dès la réouverture, une campagne publicitaire doit être lancée à destination du sud de la France. »

Car l’enjeu est bien là, de l’autre côté de la frontière. « S’il n’y a pas les Français, on est cuits, car ils représentent 95 % de notre clientèle, synthétise Emiliano Clemente, un commerçant arrivé avec ses parents, en 1962. La frontière, c’est une porte dans les Pyrénées. Si elle est fermée, les touristes passeront par d’autres, pour aller en Espagne à Bossost [au centre du massif, près de Luchon] ou côté Perthus [Pyrénées-Orientales]. » Là où alcool et tabac sont moins chers qu’en France. Mais plus qu’en Andorre…

Le Pas de la Case, un grand centre commercial niché à plus de 2000 mètres d'altitude.
Le Pas de la Case, un grand centre commercial niché à plus de 2000 mètres d'altitude. - N. Stival / 20 Minutes

Avec Marie, son épouse française, le sexagénaire andorran tient une boutique où une belle cave à cigares côtoie des jouets. Contrairement à beaucoup d’autres collègues, il est resté ouvert. « C’est important pour l’image, assure-t-il. Mais il y a des jours où on n’ouvre même pas la caisse, à part pour vendre un paquet de cigarettes. »

Avec cette reconnexion au bout de trois semaines de coupure, les commerçants du Pas de la Case ont sans doute limité la casse. « Il n’y aura peut-être pas de licenciements, mais il y aura moins de saisonniers embauchés cet été », précise Jean-Jacques Carrié, pas ravi de la manière dont la France entretient son accès à Andorre.

La RN 22, « une route abandonnée »

« Même si le président de la République est aussi coprince d'Andorre, on n’a pas l’impression qu’il y ait une vraie coopération. La RN 22, c’est une route abandonnée. Cela fait près de 15 ans que l’on pleure pour qu’elle soit sécurisée, refaite. » La restauratrice Marilyne Gerardin rêve d'« une route d’urgence vers la France, au cas où ». « Au XXIe siècle, ce n’est pas normal que l’on soit bloqué dans un pays », lance-t-elle.

Le projet de «super métro» entre Porta (Pyrénées-Orientales) et le Pas de la Case fait saliver les commerçants. Mais, en attendant cet horizon lointain et hypothétique, tout le monde au Pas se concentre sur le grand jour, vendredi. Avec optimisme mais aussi quelques questions, comme chez cet employé de la chaîne de supermarchés Hiper Pas. « Il va y avoir beaucoup de monde ce week-end. Mais avec les salariés qui ont été mis en vacances à cause de la fermeture de la route, on risque de se retrouver en sous-effectif. »