La grève du sexe lancée par l'Américaine Alyssa Milano sert-elle vraiment le combat pour l'avortement?

ETATS-UNIS L’actrice féministe Alyssa Milano a appelé à une grève du sexe jusqu’à ce que les femmes retrouvent «le droit de disposer de leur corps»

Lucie Bras

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Une manifestation en faveur de l'avortement à Paris (image d'illustration).
Une manifestation en faveur de l'avortement à Paris (image d'illustration). — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • L’actrice américaine Alyssa Milano a lancé un appel à la grève du sexe aux Etats-Unis, pour faire barrage à une loi restrictive mise en place dans l’Etat de Géorgie.
  • L’appel de cette féministe à la pointe du mouvement #MeToo fait polémique.
  • Aux Etats-Unis, le durcissement de l’accès à l’avortement inquiète ses défenseurs.

 

« Nous ne pouvons pas risquer de tomber enceintes. » Avec un grand X rose sur fond blanc et un hashtag #SexStrike créé pour l’occasion, l’actrice américaine Alyssa Milano a appelé dimanche à une « grève du sexe » aux Etats-Unis. Une prise de position pour faire barrage à une loi très restrictive contre l’avortement promulguée par la Géorgie. Très partagée sur les réseaux sociaux, cette « grève du sexe » est également la cible de nombreuses critiques.

« Tant que nous, les femmes, nous n’aurons pas le droit de disposer de nos corps, nous ne pouvons pas prendre le risque de tomber enceinte », a tweeté la comédienne, à la pointe du mouvement #MeToo. « COMME MOI, abstenez-vous de toute relation sexuelle jusqu’à ce que nous retrouvions notre autonomie. »

Cette « grève du sexe » américaine fait des remous jusque dans le gouvernement français. La secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a critiqué dimanche le point de vue adopté par Alyssa Milano. « Menacer de grève du sexe en réaction aux régressions du droit à l’IVG, c’est comme nous punir nous-mêmes une deuxième fois. Il est temps de considérer que les femmes aussi ont droit à une sexualité libre et épanouie et de cesser d’envisager la sexualité des femmes comme quelque chose qui aurait pour but d’être agréable pour… les hommes ! », a déploré la femme d’Etat.

Une vision venue « du passé »

« Cela renforce l’idée que les hommes auraient plus de besoins sexuels que les femmes, c’est aussi cette notion de devoir conjugal que l’on a maintenue longtemps », abonde Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche émérite au CNRS au CEVIPOF et auteure du livre La vie sexuelle en France (éd. La Martinière), qui y voit une représentation passéiste. « Ca dit aussi que, dans notre société, tous les acteurs ne sont pas des contemporains. Il y a des gens qui vivent avec des valeurs du passé, du présent et du futur. En faisant la grève du sexe, censée punir les hommes, ces personnes ont encore en tête des habitudes du passé. Maintenant, on est passés à autre chose. Les femmes revendiquent autant le plaisir », explique-t-elle.

Dans cette histoire, difficile de se positionner, et d’autres lectures sont possibles. Ainsi, pour Camille Froidevaux-Metterie, professeure de science politique, chargée de mission égalité-diversité à l’Université de Reims Champagne-Ardenne et autrice du Corps des femmes. La bataille de l’intime (éd. Philosophie Magazine), pas question de parler ici de sexe ni de plaisir. « Il y a bien une vraie révolution sexuelle qui est en cours, mais là, ce n’est pas du tout le sujet », estime-t-elle. Selon elle, le seul « plus » de cette grève du sexe, c’est de replacer l’IVG – et les menaces qui pèsent sur elle – au coeur du débat. Mais elle déplore les mots utilisés par l’actrice américaine.

Une arme politique « ultime »

« Je suis très hostile à cet appel à la "grève du sexe" mais pas pour les mêmes raisons [que Marlène Schiappa]. D’abord, parce que cette proposition fait un lien entre la grossesse et le rapport sexuel consenti : elle invisibilise donc complètement l’IVG qui fait suite à un viol. Ensuite, Alyssa Milano parle de "ne pas prendre le risque" d’une grossesse. Cela entretient l’idée que la contraception passe par l’abstinence et qu’elle ne dépend que des femmes. Par ailleurs, elle sous-tend une représentation hétéronormée de la sexualité comme étant à finalité reproductive et à destination des hommes », détaille la chercheuse.

Pour Geneviève Fraisse non plus, la sexualité et le plaisir n’ont pas leur place dans cette réflexion. « La question n’est pas de savoir s’il y aura du sexe ou pas de sexe, c’est superficiel. Ce que fait cette femme [Alyssa Milano] est profondément politique », tranche la philosophe de la pensée féministe (CNRS). Une actualité qui fait écho à « l’histoire ancienne, celle de Lysistrata, la pièce d’Aristophane ».

Cette oeuvre, publiée en 411 avant J.-C., raconte l’histoire de femmes ayant obtenu la paix entre Athènes et Sparte en faisant une grève du sexe. « C’est devenu une structure de pensée, comme si c’était l’ultime arme dont les femmes disposaient. Cette proposition n’est pas contre le sexe, elle signifie un rapport de force politique, car le droit à l’avortement est menacé, aux Etats-Unis et dans d’autres régions du monde », ajoute-t-elle.

Le droit « fondamental » à l’avortement menacé

Selon la philosophe, la situation reste en effet préoccupante. « L’avortement est un "habeas corpus", comme un droit fondamental. Mais, comme la domination masculine se porte bien, c’est un combat infini. Des femmes accèdent à certaines positions, maire ou sénatrice, ou cheffe d’entreprise, alors on les attaque ailleurs, sur leur corps », détaille-t-elle.

« Depuis début 2019, 300 mesures restrictives ont été votées aux Etats-Unis, rendant les conditions d’accès à l’avortement de plus en plus difficiles. Ce droit, pourtant garanti par un arrêt de la Cour Suprême, est menacé par le durcissement en cours », confirme Camille Froidevaux-Metterie. « Les droits des femmes sont réversibles. Le droit à l’avortement, on peut le perdre à nouveau », conclut Geneviève Fraisse.