«Ecole de la confiance»: Pourquoi l'idée de rapprochements école-collège crispe-t-elle tant?

EDUCATION Le projet de loi « pour une école de la confiance » arrive mardi au Sénat, alors que le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, est aux prises avec les inquiétudes des enseignants et des parents

Delphine Bancaud

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Jean-Michel Blanquer pendant le débat sur l'école de la confiance à l'Assemblee Nationale, le 12 février 2019. Credit:Jacques Witt/SIPA.
Jean-Michel Blanquer pendant le débat sur l'école de la confiance à l'Assemblee Nationale, le 12 février 2019. Credit:Jacques Witt/SIPA. — Jacques Witt/SIPA
  • L’objectif affiché de ces rapprochements est d’assurer la continuité entre primaire et collège et d’encourager des projets pédagogiques favorisant la collaboration entre enseignants de cycles différents.
  • Mais la communauté éducative craint que des regroupements école-collège soient imposés, que les directeurs d’école n’aient plus le même rôle.
  • Dans le cadre de la navette parlementaire, la mesure devrait être remaniée pour devenir plus consensuelle.

Occupation d’écoles à Paris, manifestations de profs, flopée de contestations sur Twitter… Depuis plusieurs mois, le projet de loi Blanquer, baptisé « pour une école de la confiance », suscite l'ire de nombreux enseignants et parents d’élèves. Et notamment son article 6 quater, qui prévoit la possibilité pour les collectivités de regrouper juridiquement école et collège dans des établissements publics des savoirs fondamentaux (EPSF). Tant et si bien qu’après l’adoption du texte en première lecture à l’Assemblée, la commission du Sénat a supprimé, fin avril, la mesure. Mais celle-ci devrait réapparaître au cours de la séance publique, qui débutera ce mardi au Sénat, avant un vote sur l’ensemble du texte le 21 mai. 20 Minutes revient sur cette polémique.

Pourquoi créer des « établissements publics des savoirs fondamentaux » ?

Il s’agit d’instaurer la possibilité d’un regroupement d'un collège et d'une ou plusieurs écoles au sein d’un nouveau type d’établissement « des savoirs fondamentaux ». Dans certains cas, ce rapprochement se matérialisera physiquement, l’école et le collège se réunissant dans un même lieu. Dans d’autres cas, chaque structure restera dans son village ou sa ville, mais un lien pédagogique existera entre elles. « L’objectif est de renforcer la cohérence pédagogique entre l’école et le collège. Car l’on constate que certains élèves sont en échec lorsqu’ils passent du CM2 à la 6e. L’idée est de permettre un continuum pédagogique entre l’école et le collège, afin de sécuriser les élèves et de mutualiser l’offre éducative. Les enseignants du premier et du second degré pourraient ainsi monter des projets pédagogiques ensemble, programmer des sorties ou des voyages scolaires en commun… Cela créera plus de fluidité pour les élèves qui entreront en 6e en connaissant déjà des profs du collège », explique à 20 Minutes  Anne-Christine Lang, députée LREM et co-rapporteure de la loi.

Des expérimentations de rapprochements entre écoles et collèges ont déjà eu lieu. Et selon la députée, elles sont positives : « On constate que l’appréhension des élèves entrant en 6e s’est réduite, que les apprentissages entre le premier et le second degré se répondent davantage, que des enseignants de différents niveaux co-interviennent dans les classes… Cela a créé une dynamique éducative et redonné de l’attractivité à des établissements en zone rurale », constate Anne-Christine Lang. La création de ces EPSF permettrait de pérenniser ces expériences, en leur offrant un cadre juridique : « Car aujourd’hui, quand les équipes pédagogiques changent, ces rapprochements prennent parfois fin », constate la députée.

Quelles craintes suscitent-ils ?

« Cet article du projet de loi a été insuffisamment expliqué et a provoqué une inquiétude considérable chez les organisations syndicales enseignantes », reconnaît Anne-Christine Lang. Et dans la foulée, les parents et les élus locaux sont montés au créneau. Il a d’abord fait redouter la disparition des directeurs d’école, puis leur mise sous tutelle du principal du collège. « S’il existe un lien hiérarchique entre le principal de collège et le directeur d’école, le risque est que les besoins des élèves et des enseignants du premier degré soient mal compris », redoute Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa. « Pour les familles, cela risque d’entraîner une perte de lien de proximité avec le directeur d’école, puisque celui-ci ne sera plus que l’adjoint du chef d’établissement. Et on ne sait pas s’il sera à plein temps, quelles seront ses missions… Nous craignons qu’il ne puisse plus faire le même travail de coordination des équipes, d’interface avec les élus, de pilotage pédagogique… », avait expliqué à 20 Minutes Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp-FSU, en mars dernier.

Autre appréhension des syndicats : que des regroupements écoles-collèges soient imposés. « Nous craignons aussi que l’ambition de cet article soit surtout de mutualiser des locaux et des moyens humains et qu’il conduise à des fermetures de classes », indique Frédérique Rolet, secrétaire générale du syndicat enseignant Snes-Fsu.

Que pourrait-il se passer lors du débat parlementaire ?

La commission du Sénat a voulu « envoyer un signal fort » en supprimant cette mesure introduite par voie d’amendement à l’Assemblée. Une disposition jugée « mal rédigée, mal expliquée » par Max Brisson (LR), rapporteur de la loi Blanquer au Sénat. Mais le gouvernement peut réécrire l’article et déposer un amendement en séance publique au Sénat. « Le gouvernement va trouver une rédaction qui permettra de rassurer », estime Anne-Christine Lang. Il est notamment fort possible que le texte soit remanié pour préciser le caractère facultatif des EPSF. « (Ils) ne sont en aucune manière obligatoires et ne concerneront qu’une minorité », avait d’ailleurs déclaré Jean-Michel Blanquer en avril, lors d’une audition devant la commission sénatoriale. « Rien ne sera imposé. Au final, il pourrait être décidé que la création d’un EPSF soit soumise à l’accord préalable des conseils d’écoles et du conseil d’administration du collège », assure aussi Anne-Christine Lang. « Nous attendons que cela soit gravé dans la loi », répond, suspicieux, Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa.

Il est donc probable que la suite du débat parlementaire permette de rassurer les directeurs d’école sur le maintien de leur présence dans leurs écoles et l’étendue de leurs missions.