VIDEO. Otages au Bénin: Evaluer les destinations à risque, un casse-tête pour le Quai d’Orsay

SECURITE Deux français libérés le 10 mai par les forces spéciales au Burkina Faso effectuaient un safari au Bénin avant de se faire enlever

Helene Sergent

— 

Le site du Quai d'Orsay actualise près de 1.300 fois par an son site de
Le site du Quai d'Orsay actualise près de 1.300 fois par an son site de — KENZO TRIBOUILLARD / AFP
  • Patrick Picque et Laurent Lassimouillas effectuaient un séjour touristique au Bénin, dans le parc de la Pendjari.
  • Ils ont été libérés le 10 mai lors d’une opération qui a coûté la vie à deux militaires.
  • Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a jugé que les deux touristes avaient pris des « risques majeurs » en se rendant dans une « zone considérée depuis pas mal de temps comme une zone rouge ».

La charge est venue directement du ministre des Affaires Etrangères. Interrogé après la libération, dans la nuit du 9 au 10 mai, de deux touristes français enlevés à la frontière entre le Bénin et le Burkina Faso, Jean-Yves Le Drian a estimé que les deux voyageurs avaient pris des «risques majeurs» en se rendant dans une « zone considérée depuis pas mal de temps comme une zone rouge », soit « formellement déconseillée ».

La mort de deux militaires français pendant l'opération de libération des deux otages et la réaction du ministre alimentent depuis une polémique sur l’évaluation des destinations jugées à risque par le Quai d’Orsay. Comment ces « zones de vigilance » sont-elles déterminées par les services du ministère et quelles conséquences cette classification peut-elle avoir pour les voyageurs, les acteurs économiques du tourisme et les relations diplomatiques de la France ? 20 Minutes fait le point.

Un outil de communication puissant

Selon les données fournies par le gouvernement, plus de 8 millions d’internautes se rendraient chaque année sur le site « diplomatie.gouv.fr » pour consulter les fameux « conseils aux voyageurs ». Au total, « 191 fiches pays et 20 dossiers thématiques » sont mis à disposition des touristes Français qui souhaitent se rendre à l’étranger. Risques sanitaires, sécuritaires, sismiques ou volcaniques, les fiches seraient actualisées près de 1.300 fois par an par les équipes du centre de crise et de soutien du quai d’Orsay.

Un travail « de qualité » et « pertinent » estime Jean‐Pierre Mas, président des Entreprises du voyage contacté par 20 Minutes : « Les cartes du ministère et les conseils fournis sont élaborés par le ministère au vu des informations qu’ils reçoivent des ambassades et de leurs services sur place. Il y a des échanges réguliers entre la cellule qui se charge de l’information aux voyageurs et les entreprises du voyage, notamment sur l’évolution des zones à risques ».

Une efficacité également saluée par la présidente de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, la députée Marielle de Sarnez : « Le processus d’évaluation du centre de crise du Quai est assez remarquable et fait honneur à la France. L’actualisation des données est très régulière et l’information fournie aux Français particulièrement détaillée ».

Un affinage récent

Pour fournir les informations les plus précises aux Français qui souhaitent voyager, le centre de crise du ministère a modifié au fil des ans sa façon d’évaluer les risques. En 2013, le Quai d’Orsay a mis en place une quatrième couleur, le vert, pour identifier les pays qui ne nécessitent pas de vigilance particulière lors d’un séjour.

Trois autres couleurs sont utilisées pour guider les futurs touristes : Les pays en jaune où une « vigilance renforcée doit être observée », les aplats orange qui regroupent des zones « déconseillées sauf pour des raisons impératives d’ordre professionnel, familial ou autres » puis les zones rouges qui sont « formellement déconseillées » et où les voyages sont « proscrits ».

La carte du Quai d'Orsay sur les zones de vigilance à destination des voyageurs français.
La carte du Quai d'Orsay sur les zones de vigilance à destination des voyageurs français. - Quai d'Orsay/Capture d'écran

Interrogé samedi 11 mai par BFMTV, Eric Chevallier, directeur du centre de crise et de soutien du quai d’Orsay, est revenu sur la récente évolution de la zone frontalière entre le Bénin et le Burkina Faso où ont été enlevés les deux Français. « En décembre 2018, compte tenu de la dégradation de la situation sécuritaire au Burkina Faso au nord du Bénin, nous avons décidé de passer l’ensemble de la frontière du côté béninois – y compris la frontière qui comprend une partie du parc de la Pandjari – en zone rouge (…) puis nous avons passé en orange une bonne partie du parc (…) Il se trouve que le Lodge dans lequel ils [les otages] étaient, était dans la zone orange et leur véhicule a été retrouvé dans la partie rouge », a-t-il justifié.

Un affinage récent qui mérite d’être salué selon Jean‐Pierre Mas : « Le ministère a fait beaucoup de progrès. Il y a 5 ou 6 ans, il avait tendance à sortir le pot de peinture rouge sur certaines zones. Ils ont considérablement affiné leurs commentaires et le cas de la frontière du Bénin et du Burkina l’illustre bien. Mais il ne faut pas se contenter de regarder les couleurs, il faut lire les commentaires. Une partie de la frontière est récemment passée du orange au rouge compte tenu de la présence de groupes armés terroristes. Or ces groupes terroristes ne regardent pas les pointillés colorés sur les cartes. Les voyageurs ne doivent pas s’approcher de ces zones ».

Une classification non-contraignante

Si ces cartes et fiches par pays sont un outil précieux pour les voyageurs inquiets, elles n’ont aucune valeur contraignante précise le président des Entreprises du voyage. Mais pourraient le devenir si l’on se réfère aux propos du ministre des Affaires étrangères publiés ce dimanche dans les colonnes du Parisien : « Je suis favorable pour ma part à un durcissement de la réglementation », a-t-il déclaré, sans préciser son propos.

Un glissement qui inquiète Jean-Michel Clément, député de la Vienne et membre de la commission des Affaires étrangères, joint par 20 Minutes : « Il ne faut pas tomber dans la paranoïa. S’il s’agit de mettre des contraintes à la liberté d’aller et venir en dehors des frontières, ça fait beaucoup. Il faut appréhender les risques avant de se déplacer, le risque zéro n’existe pas. Mais le monde est à ce point instable que je crains qu’il ne soit partout difficile d’accéder si on met le critère sécuritaire systématiquement en avant ».

Une analyse partagée par Jean-Pierre Mas, qui plaide pour davantage d’informations aux voyageurs : « Interdire les voyages en zone rouge serait stupide. On ne peut pas interdire aux Français de voyager. Mais chacun doit prendre ses responsabilités et faire ses propres choix ».