Fichier Monsanto: La «cartographie d'opinions», une pratique très répandue à la limite de la légalité

FICHAGE Alors que Monsanto a fiché illégalement des centaines de personnalités, la pratique de la cartographie d’opinion est loin d’être spécifique à ce groupe. Mais les lobbys doivent respecter certaines règles

Jean-Loup Delmas

— 

Le Roundup, de Monsanto, l'un des objets d'influence de ce lobby.
Le Roundup, de Monsanto, l'un des objets d'influence de ce lobby. — Haven Daley/AP/SIPA
  • Monsanto a fiché illégalement des centaines de personnalité, une pratique illégale.
  • De nombreux lobbys se livrent à des cartographies d’opinion, mais se doivent de respecter certaines règles.
  • Plus globalement, c’est l’accès de plus en plus facile aux données personnelles qui a bouleversé les stratégies d’influence.

C’est le nouveau scandale Monsanto. L’entreprise a fiché des centaines de personnalités dans le cadre de ses activités de lobbying. Ces personnes étaient classées en fonction de leur influence, forte ou faible, et de leur propension, réelle ou supposée, à défendre son pesticide  glyphosate. Une pratique illégale et une nouvelle polémique dont le groupe se serait bien passé.

Pourquoi une telle pratique ? « Il est normal pour un lobby de cartographier le paysage des opinions, c’est même l’un de ses rôles. Un cabinet de lobbying se doit de connaître la situation des opinions autour de son objet, afin à la fois de prouver son utilité et que l’entreprise qui l’engage a bel et bien besoin de lui, mais également pour définir une stratégie », informe Cornelia Woll, auteure de Le lobbying à rebours : L’influence du politique sur la stratégie des grandes entreprises et chercheuse au Centre d’études européennes et de politique comparée.

Une pratique répandue dans les lobbys

Madina Rival, professeure des universités au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et spécialiste en lobby confirme. : « Le métier de lobbyiste, c’est agir sur son environnement ce qui suppose en amont de le connaître. Cette cartographie, la veille, n’est pas interdite, c’est même le métier des pôles stratégies. C’est une pratique que l’on peut observer dans un grand nombre de cabinets qui font de la veille. Ceci étant certains ont un responsable Cnil qui se charge de la légalité de la procédure. »

« Cela permet de concentrer les actions sur les individus susceptibles d’adhérer aux idées défendues par l’entreprise, de les diffuser et d’avoir une influence importante », note également François Nicolle, doctorant au Cnam sous la direction de Madina Rival et spécialiste du lobbying via les réseaux sociaux

Illégalité du procédé

D’ailleurs, il le rappelle, le ciblage et la cartographie des acteurs est une pratique répandue bien au-delà du lobbying : « La logique de ciblage est similaire à celle employée dans la publicité. Les entreprises divisent la population entre les consommateurs et les non consommateurs, et vont cibler les consommateurs. Pour cela, ils étudient également leurs habitudes, leurs loisirs, pour leur délivrer le message le plus puissant. A la mi-temps d’un match de football sur TF1, les publicités concernent les fast-foods, les rasoirs, ou les voitures ; alors qu’un après-midi sur France 3, les publicités seront pour des obsèques ou des monte-escaliers par exemple. »

Dans le principe donc rien d’illogique ni d’illégal, c’est la méthode Monsanto qui pose problème comme l’explique Cornelia Woll : « On peut établir des nuages d’opinions assez facilement, mais fournir une liste aussi détaillée et portant sur des individus précis, c’est interdit. Les lobbys doivent comprendre qu’il faut qu’ils s’adaptent aux nouvelles règles de protection des données personnelles, qui sont plus rudes aujourd’hui. C’est tout l’enjeu autour des lobbys : encadrer ce qui relève de l’influence illégitime ou illégale. »

Face visible de l’iceberg

Avec l’accès toujours plus facile aux données, les lobbys ne risquent-ils pas d’aller encore plus loin ? « Pas seulement les lobbys, rétorque François Nicolle. Les données ont bouleversé les stratégies d’influence. La question de l’éthique de l’influence et de l’éthique des données est un enjeu majeur des années à venir. » Il cite en exemple le scandale de Cambridge Analytica : « L’entreprise a fiché des millions d’Américains, et les a catégorisés pour ensuite ne cibler que les indécis lors des élections [ceux qui hésitaient entre Démocrates et Républicains]. Puis après avoir déterminé les leviers qui pourraient les faire basculer, elle leur a délivré un message personnel en passant par Facebook. Même l’heure du message a été optimisée grâce à toutes ces données. »

Pour Cornelia Woll, il ne faut toutefois pas se concentrer uniquement sur cette pratique des lobbys : « Cela représente une partie infime de leurs activités et de leur travail pour influencer et peser dans les débats. Il faut s’en inquiéter, mais il ne faut pas voir que ça, ni s’alerter que de ça. Les falsifications d’études ou les pots-de-vin sont autrement plus problématiques. »