Esclavage: «La France a encore du mal à considérer que l’esclavage fait partie prenante de son histoire»

INTERVIEW A l'occasion de la journée commémorative du souvenir de l'esclavage et de son abolition, « 20 Minutes » a interrogé Myriam Cottias, historienne du fait colonial, pour comprendre pourquoi son enseignement en France est si faible

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Monument en commémoration de l'esclavage, Bordeaux
Monument en commémoration de l'esclavage, Bordeaux — AFP
  • Ce vendredi 10 mai, c’est la journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition.
  • Une histoire que la France a encore du mal à enseigner et à assumer.
  • « 20 Minutes » a interrogé Myriam Cottias, historienne du fait colonial, sur les raisons de ce manque d’enseignement et d’approfondissement.

Cachez ce passé que je ne saurais voir. Ce vendredi 10 mai, c’est la journée commémorative du souvenir de l'esclavage et de son abolition. Un thème encore bien peu présent dans nos manuels scolaires. Sur les quelques pages qui lui sont consacrées, entre commerce triangulaire et statistique, le rôle de la France y est très peu mis en avant.

20 Minutes a rencontré Myriam Cottias, historienne du fait colonial, spécialiste de l’esclavage dans l’espace caribéen et directrice de recherche au CNRS pour tenter de comprendre cette quasi-absence dans les manuels.

Comment expliquer que l’esclavage soit si absent des manuels scolaires et du programme de l’Education nationale ?

La France a encore du mal à considérer sereinement que l’esclavage fait partie prenante de son histoire et qu’il a eu une grande importance. Lorsqu’au XIXe siècle, la France se définit et écrit son roman national dans les livres d’histoire, elle se représente comme républicaine et universaliste, mais aussi dresse des contours territoriaux très précis : elle insiste sur la France continentale, et "oublie" ses colonies et ses autres territoires. Il s’agit de constructions tellement fortes et ancrées qu’encore aujourd’hui, on a du mal à s’en défaire.

Aujourd’hui, Comment enseigne-t-on l’esclavage en France ?

Avec la loi Taubira de 2001, qui indique notamment que l’histoire de l’esclavage doit être enseignée, il y a eu un net progrès, même si la mise en place de ce programme a été source d’énormément de tensions, et qu’on a toujours eu tendance à minorer ces questions. Actuellement, le premier chapitre en Histoire en quatrième porte sur l’esclavage. En seconde, on apprend le système esclavagiste, et en première, le combat de l’abolition.

Tout cela est encore loin d’être parfait. Par exemple, en seconde, le système esclavagiste n’est appris que sous le prisme du Brésil et des Etats-Unis, on ne parle pas des Caraïbes françaises. De la même façon, le fait qu’on mette autant en avant l’abolition pour glorifier la République et la France est problématique quand, dans le même temps, on ne parle pas du rôle profond du pays dans l’esclavage.

Et même sur l’abolition, la compétence qu’ont eue les esclaves à se battre, à résister, à être actifs est largement ignorée. Comme s’ils n’avaient jamais eu de rôles actifs, qu’ils n’étaient pas des acteurs de l’histoire. Cependant, le succès du concours national « La Flamme de l’Egalité » montre que les professeurs ont à cœur de travailler sur ces questions avec leurs élèves.

N’est-ce pas justement un problème, le fait que l’enseignement de l’esclavage soit désincarné ?

C’est effectivement une histoire qui manque d’incarnation. A ce titre, il faudrait déjà parler d’« esclavisé » plutôt que d’« esclave ». A savoir des personnes qui ont été mises en esclavage, mais qu’on ne réduit pas à cette seule condition d’esclave. Le terme d’esclavisé permet de redonner une dimension humaine. Jusqu’à récemment, l’histoire de l’esclavage a été présentée comme une globalité statistique, cela manque d’humain, de destin. C’est difficile de créer une émotion et donc un intérêt avec une histoire aussi désincarnée et froide, il y a une distance induite qui est contre-productive.

Le problème est que l’enseignement n’est pas assez développé et que la question des représentations n’est pas assez abordée et cela a des conséquences très tangibles sur le racisme en France, sur les représentations des personnes noires.

Les choses sont-elles en train de changer ?

Oui, les choses évoluent clairement dans le bon sens. La France apprend de mieux en mieux à regarder ce passé, les programmes scolaires se densifient, sans parler de la recherche universitaire très vive qui retrouve des personnages et des destins incarnés de cette période. Restera ensuite à les transférer aux programmes scolaires, la valorisation des recherches universitaires se fait difficilement. Il y a aussi, et il faut le souligner, des professeurs très vigilants et très engagés sur cette cause et son traitement, et leur engagement est de plus en plus fort.