Illustration lors d'un rassemblement contre les transphobie et en soutien a Julia, une transgenre agressee il y a une semaine Place de la Republique le 9 avril à Paris.
Illustration lors d'un rassemblement contre les transphobie et en soutien a Julia, une transgenre agressee il y a une semaine Place de la Republique le 9 avril à Paris. — EMMA PROSDOCIMI/SIPA

DISCRIMINATION

VIDEO. Violences contre les LGBTI: Une étude met en lumière l’inaction des témoins face aux agressions de personnes LGBTI

Une étude sur les agressions LGBT-phobes, révélée par «20 Minutes» en exclusivité jeudi, dévoile notamment que les témoins restent souvent inactifs

  • Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn ont mené une enquête sociologique sur les LGBT-phobies dans l’espace public auprès de 1.640 personnes LGBTI à Bordeaux.
  • Ces gays, lesbiennes, bi, transgenres et intersexes sont régulièrement agressés dans la rue.
  • Dans les trois quarts des cas, les témoins ne réagissent pas… quand ils n’aggravent pas la situation.

« Que vous soyez gay, lesbienne ou trans, soyez fiers de ce que vous êtes, gardez la tête haute ! ». Voilà les encouragements de Julia, le 9 avril dernier, lors du rassemblement contre la transphobie sur la place de la République, à Paris.

C’est sur cette même place que cette femme transgenre avait été agressée le 31 mars par plusieurs personnes, avant d’être secourue par des agents de sécurité de la RATP. La vidéo dévoilant les faits, qui a soulevé une vague d’émotion et de mobilisation sur les réseaux sociaux, montre une femme tentant de protéger… ou de décourager Julia d’aller sur cette place, avant l’agression. Mettant le doigt sur un phénomène rarement étudié et pourtant fondamental : le rôle des témoins lors d’agressions de personnes LGBTI. Une enquête sociologique*, la première à se pencher sur une commune, Bordeaux, et dévoilée en exclusivité par 20 Minutes, analyse avec précision la fréquence des agressions de personnes LGBTI, leurs spécificités, mais surtout l’inaction des témoins.

Une violence omniprésente

Premier chiffre choc : 83 % des personnes LGBTI interrogées ont subi une agression dans l’année écoulée. « L’homophobie et la transphobie provoquent autant de violences dans l’espace public que le sexisme, souligne Arnaud Alessandrin, sociologue et co-auteur de l’enquête. Mais les LGBTI ne vivent ni les mêmes formes, ni la même intensité en termes d’agression. Les gays subissent plus de menaces et violences physiques, les lesbiennes davantage d’exhibitionnisme et d’interpellation sexistes, et les transgenres sont les personnes les plus multivictimisées, c’est-à-dire qu’elles sont la cible d’injures, d’exhibitionnisme, de coups et blessures, de tentative de viol. Ils et elles sont beaucoup plus victimes et tout le temps. » Une omniprésence de la violence synthétisée en un chiffre, qualifié d’« effrayant » par le chercheur : en un an, les personnes trans ont été victimes d’agressions à 98 %. Autre information à retenir de cette enquête, ces attaques sont très majoritairement verbales : si 29 % des interviewés ont subi des injures ou commentaires non désirés, 4 % ont été victimes de coups. « Pour nous, il est devenu normal de faire attention tout le temps, regrette Pamela, lesbienne de 36 ans, qui a accepté de témoigner sur cette agressivité omniprésente. On se sent comme une bête bizarre, comme un citoyen de seconde zone… »

Fin du tabou

Selon une étude menée par l’Ifop, dévoilée lundi, au cours des douze derniers mois, le nombre de victimes de violences physiques parmi les LGBTI a doublé entre juin 2018 (3 %) et avril 2019 (7 %). Quand les violences verbales destructions de biens et les attouchements à caractère sexuel sont restés à peu près stables. Mais est-ce le signe que ces personnes osent davantage en parler et porter plainte, ou que ces violences explosent ? Difficile à dire. « A chaque fois qu’une discrimination devient visible, les victimes – les femmes, les gays, les trans – sont plus attaquées, assure Arnaud Alessandrin. Après #MeToo, les femmes ont été davantage la cible de harcèlement. Il en va de même pour les personnes trans. Tout le paradoxe, c’est que la société semble plus tolérante, mais les violences, elles, ne diminuent pas. » Est-ce à dire que la mobilisation autour de Julia n’est pas le signe d’un bouleversement ? « Ce qui change vraiment, c’est que les personnes ne se taisent plus, reprend le spécialiste des discriminations et questions de genre. Avec Julia, le tabou de l’agression s’est transformé en soutien social. Aujourd’hui, la société a diminué son seuil de tolérance à l’égard des violences vis-à-vis des personnes LGBTI, là où pendant des années, ces attaques étaient passées sous silence. » Autre signe que le regard sur la transphobie évolue : « les médias parlent de ces agressions non plus comme des faits divers mais comme des faits sociétaux ».

Pour les personnes trans, 38 % des témoins qui interviennent aggravent l’agression en passant du statut de témoin à celui d’auteur.

Des témoins inactifs

Ce qui ne veut pas dire que les témoins se sentent concernés… Et c’est l’une des informations clés de cette enquête : ils restent, dans leur grande majorité, de marbre. Devant des gays ou lesbiennes insultés, harcelés ou frappés, les trois quarts des témoins ne font rien. Dans le détail, seulement 4 % des lesbiennes agressées se sont vues porter secours, 2 % des gays et 3 % des trans. Un attentisme qui heurte ces victimes.

« A 8h du matin, dans une rame bondée du RER, je discute avec ma compagne quand un homme hurle : "Quel gâchis !", raconte Pamela. C’est humiliant, mais on a l’habitude, donc on se dit que ce n’est pas important. Mais il revient pour dire "vous pourriez respecter les enfants dans la rame". Je rétorque : "il n’y a pas d’enfant dans cette rame, et de toute façon, les enfants sont bien plus tolérants que vous. C’est hors-la-loi ce que vous dites ! " Je me sens stigmatisée, ma compagne aussi, et il nous reste quatre stations à supporter ces regards et cette absence de soutien. »

Pire, pour les personnes trans, 38 % de ceux qui interviennent aggravent l’agression en passant du statut de témoin à celui d’auteur. « Il y a un vrai enjeu de citoyenneté sur ce rôle du témoin », martèle Arnaud Alessandrin. Comment expliquer cette inaction ? « En général, les témoins ne font rien parce qu’ils ont peur ou ne savent pas quoi faire, justifie de sociologue. Ensuite, il y a parfois un temps de latence avant de réagir. On a tous vécu ce regret, le lendemain, quand on se dit "j’aurais dû faire ça". Enfin, il existe aussi un effet attentiste : on croit que lorsqu’on est nombreux, il y aura toujours quelqu’un qui va intervenir à notre place… » « La seule chose qui fait que les personnes réagissent, c’est quand il y a mise en danger d’autrui, que la victime soit un homme ou une femme », complète Johanna Dagorn, co-auteure de l’enquête. Pourtant, ces spécialistes rappellent que chacun peut aider la victime, en criant, en soutenant du regard l’auteur, en appelant la police, en allant soutenir la victime, en l’accompagnant au commissariat, en proposant de témoigner pour une action judiciaire, ou encore en postant sur Facebook un témoignage.

« Un triptyque vicieux »

Il apparaît donc urgent de sensibiliser les témoins. Ce que Pamela tente de faire auprès des plus jeunes : avec SOS Homophobie, elle intervient dans les collèges et lycées pour sensibiliser les ados : « La pédagogie nous rendra plus intelligent. Mais la réaction de groupe, au-delà de l’homophobie, ça touche à l’individualisme contemporain, constate-t-elle. Une voix en entraîne d’autres. Comme si on avait besoin d’une autorisation. Nous tous, en tant qu’être humain, il faut qu’on bosse là-dessus. »

« Le sentiment d’impunité des auteurs se joue aussi là, reprend Johanna Dagorn. Les auteurs, s’ils n’ont jamais de rappel à la règle, développent un sentiment de toute puissance. Et les victimes, si elles voient que personne ne bouge, finissent par penser que c’est normal, et même à ressentir de la honte. Ce triptyque est vicieux. » Sauf que ceux qui assistent, parfois médusés, à ces échanges violents, ne savent pas forcément à qui s’adresser pour aider la victime. Voilà pourquoi l’enquête préconise de mettre en place des numéros de téléphone pour appeler à l’aide, des applications, de faire connaître des protocoles d’interventions à destination des témoins. « Dans les campagnes de prévention, ce qui marche le mieux, c’est de cibler les témoins, assure le chercheur. Interpeller la victime, c’est risquer de la mettre encore plus mal à l’aise. Et apostropher les auteurs, c’est rarement efficace. S’ils veulent faire du mal, ils le feront. »

C’est ce qui a été mis en place pour les violences faites aux femmes depuis #MeToo… En effet, un numéro d’urgence est désormais disponible (le 3117) à la SNCF pour les agressions sexuelles, des campagnes de sensibilisations ont été lancées, et quantité d’articles pour sensibiliser sur ces violences faites aux femmes ont été publiés. Sans que les résultats ne soient à la hauteur… Johanna Dagorn et sa collègue Viviane Albenga ont en effet mené une étude sur le rôle des témoins avant et après #MeToo. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les citoyens peuvent mieux faire. « C’est simple, 88 % des témoins ne font rien, et ce chiffre n’a pas évolué entre 2015 et 2018. On est démoralisées. Par contre, les femmes ne se laissent plus faire, surtout les étudiantes. Elles développent des réseaux d’entraide, de conseils, s’encouragent et vont ensemble au commissariat pour porter plainte. »

* Enquête réalisée par Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn, d’octobre 2018 à février 2019, à l’aide d’un questionnaire réalisé avec les associations LGBT de Bordeaux auprès de 1.640 personnes LGBTI à l’initiative de la mairie de Bordeaux et de l’Observatoire Bordelais de l’Egalité.