«La fonction publique ne doit pas devenir une entreprise»… Nos lecteurs fonctionnaires nous disent pourquoi ils feront grève jeudi

VOUS TEMOIGNEZ «20 Minutes» a interrogé ses lecteurs fonctionnaires pour connaître leurs intentions pour la journée d’action de jeudi

Delphine Bancaud

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Grève des fonctionnaires à Lyon le 19 avril 2019.
Grève des fonctionnaires à Lyon le 19 avril 2019. — KONRAD K./SIPA
  • Les 5,5 millions d’agents publics sont appelés à une journée nationale de manifestations et de grève ce jeudi par leurs neuf organisations syndicales.
  • Cette mobilisation unitaire vise à s’opposer au projet de loi sur la fonction publique, qui sera examiné par les députés à partir du 13 mai. Un texte qui ambitionne de bouleverser les carrières dans l’administration.
  • Les lecteurs de 20 Minutes grévistes expriment leurs inquiétudes pour le statut des fonctionnaires, mais aussi pour leurs salaires.

Qui, parmi les 5,5 millions d’agents publics, fera grève ce jeudi ? Neuf organisations syndicales les ont appelés à se mobiliser pour s’opposer au projet de loi sur la fonction publique, qui sera examiné par les députés à partir du 13 mai. Un texte qui ambitionne de bouleverser les carrières dans l’administration.

Les syndicats accusent le gouvernement de vouloir une fonction publique alignée sur les règles du secteur privé, au détriment du statut de fonctionnaire et de l’indépendance des agents à l’égard du pouvoir. Et ils ne sont pas les seuls, à l’instar de Pierre, qui a répondu à notre appel à témoins : « Cette future loi met en place les outils nécessaires à la fin du statut de fonctionnaire. La société française souhaite-t-elle que les services publics tels que l’école, l’université, la recherche, deviennent à l’image d’Orange, Engie, Vinci et autres concessionnaires ? », interroge-t-il. « La fonction publique ne doit pas devenir une entreprise », s’énerve aussi Adrien.

Des craintes pour le statut de fonctionnaire

Plusieurs de nos lecteurs redoutent l’affaiblissement du statut de fonctionnaire, à l’instar de Renaud : « Je serai en grève pour défendre les statuts de la fonction publique, qui fixent nos droits, nos devoirs et nos conditions de travail, mais qui garantissent aussi les droits des usagers », estime-t-il. « Je suis contre le gel du point d'indice, le jour de carence et les suppressions de postes et le manque de moyens dans l’Education nationale », complète Antony. « Je suis contre la casse du statut de fonctionnaire et la multiplication de la contractualisation. Contre la dérive ultralibérale de ce pays qui vend le bien public », fustige aussi Sandrine.

Quant à Xavier, il estime qu’il faudrait réformer la fonction publique, mais différemment : « Infirmier depuis vingt ans, il est temps que les choses évoluent dans la fonction publique hospitalière. Système sclérosé par trop de verticalité et de pouvoir médical. Il est temps que ça change. En revanche, l’évolution proposée par le gouvernement va permettre uniquement de faire des économies budgétaires », estime-t-il.

Les salaires, un point de crispation

Sans surprise, les revendications salariales seront au coeur des préoccupations de grévistes, comme en témoigne Marie-Pierre : « Oui, je vais faire grève jeudi, car je suis professeur des écoles, je travaille entre 40 et 50 heures par semaine pour un salaire de 2.200 euros., après vingt ans d’ancienneté. Salaire qui est gelé depuis dix ans, qui est de 30 % inférieur à ceux des enseignants des autres pays de l’OCDE, qui est beaucoup moins élevé que les autres cadres A de la fonction publique, car je ne bénéficie d’aucune prime. Et je n’en peux plus de travailler autant et de voir mon pouvoir d’achat baisser d’année en année », confie-t-elle.

Même son de cloche chez Mélanie : « J’ai un bac +7 et mes copains de promo gagnent actuellement deux fois mon salaire. Je gagne 1.790 euros net, avec sept ans d’ancienneté, et je travaille en moyenne 40 heures/semaine. Je fais des heures supplémentaires et des projets qui ne sont jamais payés par l’Education nationale. Je peine à me loger en région parisienne, à me nourrir et je ne pars pas en vacances. Quel métier de rêve ! » ironise-t-elle. Même désarroi chez Daniel : « Je suis agent technique principal dans une petite commune de 2.000 habitants dans l’Oise, et je gagne 1.380 euros net. Au 15 du mois, je suis à découvert. Je n’ai aucune prime ni de 13e mois ! Cela fait vingt ans que je suis dans cette commune et je gagne de moins en moins d’argent, car la vie augmente, mais pas les salaires. Vingt ans à être au service du public, où l’on nous prend pour des faignants ! », s’énerve-t-il.

Les suppressions de postes exaspèrent

Beaucoup de témoignages que nous avons reçus expriment aussi une inquiétude face aux suppressions de postes prévues dans la fonction publique lors de ce quinquennat, comme celui de Laurence, qui sera en grève jeudi : « Le gouvernement veut moderniser en mettant la charrue avant les bœufs. Il supprime des fonctionnaires avant que les Français soient prêts à faire leurs démarches en ligne (déclarations de revenus, paiement des factures en ligne, carte d’immatriculation, cartes d’identité en ligne…). Nous avons donc toujours autant de demandes pour les démarches. Ce qui fait que nous sommes débordés, avec moins de personnel, et ne pouvons plus faire notre travail correctement », confie-t-elle.

Une flopée de contributions que nous avons reçues proviennent par ailleurs d’enseignants en colère, comme Mireille : « Je suis professeur en lycée et collège et je fais grève contre la loi Blanquer, la réforme du lycée et du baccalauréat ».

Des non-grévistes aux raisons diverses

Reste que certains de nos lecteurs ne battront pas le pavé ce jeudi. Souvent pour des raisons financières, comme c’est le cas de Stéphanie, professeur des écoles : « Je rêve de pouvoir faire cette grève, car je n’ai jamais autant eu de craintes pour le maintien et la qualité de l’école publique. Malheureusement, la réalité me rappelle à l’ordre, avec 7 enfants à la maison, les fins de mois sont déjà assez difficiles et il me faut faire un choix financier. Je ne ferai donc pas grève mais soutiendrai le mouvement. Il serait assez intéressant de pouvoir dénombrer les fonctionnaires dans ma situation, puisque nos gouvernants pensent que si l’on ne fait pas grève, c’est que l’on est d’accord avec leur politique ».

Mais c’est aussi par souci des usagers que certains fonctionnaires iront travailler, à l’instar de Christine : « Il ne m’est pas possible de faire grève, car je suis agent de service et je n’ai pas de remplaçante ». Certains lecteurs non grévistes le sont aussi parce qu’ils adhèrent au projet de réorganisation de la fonction publique du gouvernement, à l’instar d’Éloïse : « Je ne compte pas manifester ni même faire grève jeudi. Je suis à la fonction publique d’Etat et suis peu touchée par les réorganisations. Je ne trouverais pas ça horrible de rapprocher la fonction publique du privé, il y aurait autant d’avantages que d’inconvénients », assure-t-elle.