«L'usage de la vidéo peut inverser le rapport de force entre policiers et manifestants»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Patrick Bruneteaux, sociologue en politique et spécialiste du maintien de l’ordre, et Christian Mouhanna, sociologue et directeur du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) sur l’influence des vidéos amateurs dans les manifestations

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Un — Kamil Zihnioglu/AP/SIPA
  • Pour Patrick Bruneteaux, « les vidéos des manifestations permettent de rendre compte d’une réalité qui serait difficilement visible ».
  • « On va de plus en plus vers une guerre de la vidéo, où chacun utilise sa vidéo pour gagner la bataille de l’opinion publique », estime Christian Mouhanna. Le sociologue poursuit : « L’important, avec la vidéo, ce n’est pas de dire des choses vraies, mais d’être le premier à le montrer. »

Les vidéos sont de plus en plus massivement utilisées dans les manifestations en France pour filmer les comportements de la police, notamment chez les « gilets jaunes ». Un usage massif qui a notamment permis de voir qu’ il n’y avait pas eu d’attaque à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 1er mai, contrairement à ce qu’affirmait le ministre de l’Intérieur.

20 Minutes a interrogé Patrick Bruneteaux, sociologue en politique et spécialiste du maintien de l’ordre, et Christian Mouhanna, sociologue et directeur du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) sur la démocratisation des vidéos amateurs dans les manifestations et leur influence sur le comportement de la police.

Comment interpréter la démocratisation des vidéos amateurs lors des manifestations en France ces derniers temps ?

Patrick Bruneteaux : C’est un contre-pouvoir nécessaire qui répond à la logique de Christophe Castaner « à la Clemenceau », à savoir une logique musclée du retour à l’ordre. La démocratisation des vidéos amateurs en manifestation et la prolifération des journalistes militants loin des médias traditionnels semble essentiel pour traquer les comportements déviants de certains policiers, afin de surveiller qu’il n’y ait pas d’écarts. Comme la photographie de Kim Phuc, la petite fille vietnamienne brûlée au Napalm, a permis de modifier profondément le sens de l’opinion publique sur cette guerre, les vidéos des manifestations permettent de rendre compte d’une réalité qui serait difficilement visible. La prolifération de la vidéo n’est pas l’apanage des manifestations. Des villes entières sont de plus en plus saturées de caméras, comme Londres, et Paris va certainement suivre ce chemin.

Est-ce que cela a une influence sur le comportement des forces de l’ordre ?

Christian Mouhanna : C’est une composante totalement intégrée par les policiers désormais. Les forces de l’ordre savent qu’elles peuvent être filmées à tout moment et que la vidéo peut ensuite être très rapidement montrée à leurs supérieurs, à l’IGPN ou sur les réseaux sociaux. Elles ont donc adapté leurs comportements et se montrent beaucoup plus prudentes. Cela ne veut pas dire que les violences policières vont se régler du jour au lendemain, mais il y a une réelle prise de conscience et une prudence du côté des policiers.

Cela rend-il les policiers plus facilement attaquables juridiquement ?

Patrick Bruneteaux : Cela peut modifier le rapport de force. Aujourd’hui, on peut même parler de « lanceurs d’alerte » pour ces personnes qui filment les manifestations et d’un acte de citoyenneté. Surtout que la raison d’Etat est forte et rend difficilement punissable les policiers, montrer les images est d’autant plus important.

Christian Mouhanna : Avant, dans un tribunal, c’était parole contre parole, et vu qu’un policier est une personne assermentée, sa parole avait une valeur juridique plus forte qui pouvait les protéger. Egalement, il y a toujours eu une solidarité des policiers entre eux contre l’extérieur pour se couvrir, malgré parfois des désaccords internes. Les vidéos de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière montrent que ce mécanisme n’est plus efficace.

N’y a-t-il pas des effets pervers à la prolifération de la vidéo ?

Patrick Bruneteaux :  La police aussi est de plus en plus équipée et filme de plus en plus, ce qui n’est pas sans conséquence. On exerce une logique de judiciarisation des manifestants, où les juges peuvent être saisis pour des troubles à l’ordre public, loin des manifestations des années 1970-1980 où on pouvait faire un peu ce qu’on voulait entre guillemets. Aujourd’hui on assiste à ce que j’appelle les précieuses ridicules, avec une volonté d’euphémisme de la manifestation où il y a beaucoup plus d’interdits et de comportements illégitimités. Dans ces moments-là, la caméra devient piégeante et peut être un levier pour produire des infractions, d’autant plus que l’effet propre du visuel renforce la dramaturgie d’une scène et que les séquences vidéos décontextualisent les moments, et des séquences choquantes à la vidéo nous sembleraient normales en manifestation.

Christian Mouhanna : On va de plus en plus vers une guerre de la vidéo, où chacun utilise sa vidéo pour gagner la bataille de l’opinion publique. Le succès d’une manifestation dépend aussi de l’interprétation que les gens en font. Depuis la Loi travail, le gouvernement a tout intérêt à ce qu’on retienne des manifestations seulement les casseurs et les violences. Ce fut notamment le cas avec les vitres cassées de l’hôpital Necker en 2016. L’opinion publique est très sensible aux images, mais il faut se méfier de la façon dont on les emploie. Une vidéo peut donner une information tronquée ou différente selon l’angle ou le contexte. Surtout, leurs diffusions rapides sur les réseaux sociaux empêchent le décryptage ou la lecture critique mais enflamment les esprits et exacerbent les positions. L’important, avec la vidéo, ce n’est pas de dire des choses vraies, mais d’être le premier à le montrer.