Paye ta robe: Pourquoi les femmes avocates quittent-elles en masse la profession?

JUSTICE Salaires divisés par deux, sexisme, clichés… La désertion des femmes avocates trouve bien des explications.

Jean-Loup Delmas
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Une avocate sur deux aurait été victime de discrimination dans l'exercice de sa profession.
Une avocate sur deux aurait été victime de discrimination dans l'exercice de sa profession. — JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
  • 30 % des femmes avocates quittent la profession avant d’atteindre dix ans de carrière.
  • Une désertion qui s’explique notamment par les clichés subis mais aussi par une différence de traitement avec les hommes.
  • 20 Minutes a interrogé trois avocates pour parler de ces conditions de travail si particulières
     

France Inter a révélé ce matin dans une enquête qu’environ 30 % des femmes avocates changeaient de voie avant d’atteindre les dix ans de carrière, chiffre de la Caisse nationale des barreaux. Un pourcentage énorme, « même s’il ne faut pas oublier que de très nombreux hommes abandonnent aussi », rappelle d’emblée My-Kim Yang-Paya, avocate chez Seban & Associés.

Mais relativisme des chiffres mis à part, cette désertion des rangs n’étonne pas Emilie Duret, avocate au barreau de Paris, qui énumère les difficultés pour elle et ses consœurs, guère différentes de celles que vivent les femmes dans le monde professionnel en général : « Sexisme ambiant, compétences sous-évaluées, sentiment de devoir faire ses preuves toujours plus, inégalité des rémunérations, difficultés à concilier vie professionnelle et vie privée, misogynie… »

Le sexisme est appelé à la barre

Avant d’ajouter une spécificité de taille au métier à la robe, à savoir le statut de la collaboration. Explication : « Lorsqu’on entame sa vie professionnelle, on débute presque toujours par une collaboration, qui signifie qu’on travaille pour un autre avocat qui nous reverse une – ridicule – partie de sa rémunération. Ce contrat n’est pas un contrat de travail, et peut prendre fin à tout moment sans devoir justifier de motif de rupture : cette précarité permanente lorsqu’on est une femme, jeune, amplifie encore davantage les difficultés rencontrées dans le cadre de son activité. »

Un système qui se transforme souvent en plafond de verre : 48 % des femmes avocates sont collaboratrices, contre seulement 32 % des hommes, selon Emilie Duret. « Plus on gravit les échelons, moins il y a de femmes », note My-Kim Yang-Paya.

Le cap de la maternité

Sans parler de la question des rémunérations, avec un écart de moitié entre hommes et femmes, comme le note Valérie Duez-Ruff, avocate aux barreaux de Paris et de Madrid : « Les différences apparaissent dès la deuxième année d’exercice. Le revenu moyen des femmes est de 51.169 euros tandis qu’il est de 98.620 euros pour les hommes. À Paris, cette inégalité est encore plus flagrante : le revenu moyen des femmes est de 61.975 euros tandis qu’il est de 128.196 euros pour les hommes. »

Pour la fondatrice de Moms à la barre, association prenant la défense des mères avocates, l’un des caps les plus difficiles à franchir est justement celui de la maternité. 82,87 % des avocates sondées estiment que la maternité demeure un frein dans une carrière, frein qu’elles espèrent compenser dans les cinq années suivant la naissance/adoption (33,77 %), dans les dix années (22,24 %), ou pire qu’il ne sera jamais (27,56 %), selon deux enquêtes réalisées par son association en 2013 et 2017.

Des mademoiselles plus que des consœurs

C’est d’ailleurs après sa première maternité que Valérie Duez-Ruff a été discriminée, avant de claquer la porte : « À mon retour de congé maternité, mon patron a commencé à remettre en cause mes compétences professionnelles et mon investissement. Alors que je devais passer associée avant ma maternité, cette promotion n’était plus actualité à mon retour car mes priorités avaient prétendument changé. J’ai alors répondu que je n’avais pas accouché de mon cerveau sur la table d’opération. Dès le deuxième jour de ma reprise, mon patron m’a dit "Ca va vite me saouler si vous partez tous les jours à 19 heures." Une fois, il m’a dit qu’il n’en avait rien à faire que j’aie un enfant, ce qu’il voulait c’était que je travaille plus sinon il en tirerait les conséquences. » Elle démissionnera suite à cette remarque et créera son association.

Emilie Duret a elle aussi plein d’exemples personnels de discrimination en tête : « Je ne saurai dire combien de fois des confrères m’ont appelée "Mademoiselle" au lieu de "consœur" et ce fût presque toujours par des avocats avec un profil en fin de carrière, qui ont débuté leur activité dans une profession quasi exclusivement masculine et qui regrettent cette immense féminisation de la profession. Lorsque j’étais collaboratrice, les clients estimaient que j’étais assistante et non avocate, et cette idée était d’ailleurs largement imposée par l’avocat pour qui je travaillais, qui avait lui-même une vision toute particulière de l’égalité homme-femme. »

La parole est aux clichés

Le regard des clients peut devenir un frein, le métier souffrant encore de nombreux clichés, comme l’évoque Valérie Duez-Ruff : « On parle encore de "ténor du barreau", un ténor, un homme. En matière pénale ou de droit boursier, les clients ont tendance à vouloir un homme, à cause de stéréotypes sur la poigne, l’envergure ou la voix grave. On a encore l’image de la femme à la voix fluette qui saurait mal défendre sa plaidoirie. Il arrive que des clients refusent d’être défendus par une femme avocate. A l’inverse, ils auront plus tendance à se tourner vers une femme pour les questions de droit de famille ou le droit du travail car ce sont des matières plus humaines. »

Un constat qui rend la vie plus difficile pour les avocates que pour leurs confrères : « On attaquera hélas toujours plus facilement une femme qu’un homme. Les attaques sur le physique, la vie privée, les compétences, sont encore d’actualité dans de nombreux cabinets », déplore Emilie Duret.

Même si My-Kim Yang-Paya évoque des motifs d’espoirs, et surtout de réelles améliorations depuis quelques années : « Il y a une grosse prise de conscience, au barreau de Paris comme ailleurs, et les politiques d’égalités commencent à se mettre en place. Cette année a par exemple eu lieu la remise des premiers trophées de l'égalité, récompensant récompenser les actions positives initiées par les avocats du barreau de Paris afin de promouvoir efficacement l’égalité professionnelle dans leurs cabinets. »