Incendie à Notre-Dame de Paris: «Les catholiques ont à la fois une immense peine et le goût d'une unité retrouvée»

INTERVIEW Si l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a touché au coeur les catholiques, il a aussi fait renaître un sentiment d'unité qui leur manquait, explique le sociologue Yann Raison du Cleuziou

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Catholiques et non-croyants ont partagé la même peine face à l'incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris.
Catholiques et non-croyants ont partagé la même peine face à l'incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris. — Michel Euler/AP/SIPA
  • L’incendie de Notre-Dame à Paris a ému et attristé catholiques, pratiquants de toutes confessions et non-croyants.
  • Habitués ces dernières années à la médiatisation des controverses liées aux abus sexuels dans l’Eglise ou à la Manif pour tous, les catholiques retrouvent dans cette tragédie « le goût de l’unité », analyse Yann Raison du Cleuziou.
  • Marginalisés depuis plusieurs années, « les catholiques ont aujourd’hui le sentiment que ce qui les touche touche aussi toute la nation », selon le sociologue.

Un morceau du patrimoine culturel et religieux partiellement détruit. L’incendie ce lundi de la cathédrale de Notre-Dame de Paris a ému le monde entier. Croyants comme non-croyants ont été bouleversés à la vue des images des flammes dévorant Notre-Dame, cœur de Paris depuis plus de 850 ans. Spontanément, de nombreux chrétiens sont venus partager leur chagrin et exprimer leur foi aux abords de la cathédrale, chantant et priant pour cet édifice sacré pour eux. A leurs côtés, de nombreux non-croyants, partageant la même peine face aux blessures de Notre-Dame. Et pour les catholiques, au-delà de la peine, « le goût de l’unité retrouvée », analyse Yann Raison du Cleuziou, sociologue, maître de conférences en Sciences politiques à l’Université de Bordeaux, chercheur au CNRS et auteur d'Une contre-révolution catholique, aux origines de La Manif pour tous (éd. du Seuil).

Ces dernières années, l’image du catholicisme s’est en grande partie résumée aux polémiques, aux agressions sexuelles dans l’Eglise et à la Manif pour tous. Avec, pour de nombreux catholiques, le sentiment d’être marginalisés. Depuis l’incendie de Notre-Dame, on en voit exprimer leur foi, aux côtés de non-croyants aussi peinés qu’eux par ce triste événement. Comment analysez-vous cela ?

Le catholicisme est en voie de marginalisation dans la société à plusieurs égards : le niveau de pratique religieuse ne cesse de diminuer, et la législation s’est détachée de la morale chrétienne. La loi Taubira a d’ailleurs marqué cette rupture et les catholiques ont été éprouvés par ce détachement. D’autant que depuis plusieurs années, la médiatisation du catholicisme porte principalement sur les controverses, donnant cette image d’une religion opposée à la société.

Là au contraire, la peine des catholiques et la peine du reste de la société sont les mêmes. Comme eux, les non-croyants pleurent aussi la disparition de Notre-Dame. Cet incendie est quelque chose qui unit tous les catholiques, mais ils ont également le sentiment que ce qui les bouleverse, touche aussi toute la nation. Enfin, il leur semble trouver une reconnaissance qu’ils désiraient depuis longtemps et dont l’absence était ces derniers temps source de frustration pour eux. Ils se sentent aujourd’hui reconnus pour ce qu’ils ont apporté à la société, sur les plans architectural, artistique et social. Aujourd’hui, les catholiques ont à la fois une immense peine après cet incendie et le soulagement de se trouver en consonance avec le reste de la nation.

Les catholiques observent aujourd’hui que la nation entière est attachée à ce symbole du patrimoine religieux et culturel de la France. Que représente Notre-Dame pour les catholiques ?

On trouve deux représentations parmi les catholiques. Tout d’abord, une lecture spirituelle : Notre-Dame est un édifice religieux d’une grande beauté, mais cette beauté n’est qu’un instrument pour manifester la grandeur de ce qui fonde la foi chrétienne : le Christ. L’archevêque de Paris Michel Aupetit a rappelé que pour les catholiques, l’essentiel ce n’est pas la pierre, mais la foi. Ensuite, une lecture plus patrimoniale : Notre-Dame est le symbole de la grandeur que le catholicisme a su donner à la France. Ce discours-là a une connotation plus politique, et tend à rappeler aux Français qu’ils ont peut-être perdu quelque chose d’important en renonçant à la foi de leurs aïeux.

Au-delà des catholiques, les Français ont réalisé qu’ils avaient à leur portée, dans toutes les villes et villages, des monuments religieux qu’ils oublient de fréquenter. Ce triste événement va peut-être raviver l’intérêt des Français pour ce patrimoine religieux omniprésent. Ce qui s’est joué ces derniers jours montre aussi que le catholicisme reste un langage disponible pour célébrer l’unité de la France et partager des émotions. La messe d’obsèques de Johnny Hallyday en avait déjà été une curieuse illustration.

Le catholicisme est donc aussi politique…

Absolument. Dans la société française, le sentiment d’une menace réoriente certains Français vers le catholicisme, mais plus pour sa dimension culturelle que spirituelle. On ne parle pas ici des catholiques fervents, c’est plutôt typique des non-pratiquants et de tous ceux qui se sentent déstabilisés par la visibilité croissante de l’islam et qui se plaisent à réaffirmer les racines chrétiennes de la France. Il s’agit alors d’une idéalisation du passé à des fins identitaires pour tracer une frontière avec les musulmans et affirmer de manière indirecte que leur culture ne sera jamais légitime en France. On retrouve cette instrumentalisation du catholicisme dans la plupart des discours populistes en Europe. Les catholiques sont frileux à l’égard de cette justification de l’exclusion au nom de leur foi, qui repose sur l’appel à la fraternité entre les hommes.

Dans un entretien à Sud Radio, Mgr Michel Aupetit, l’archevêque de Paris, a déploré qu’Emmanuel Macron n’ait pas eu ce mardi dans son allocution un mot de compassion envers les catholiques. Comment interprétez-vous cette absence ?

C’est vrai, à aucun moment, le mot catholique n’a été prononcé par le président. Les catholiques peuvent avoir deux lectures de cette absence : Ils peuvent s’en plaindre parce qu’ils se considèrent comme une minorité. Mgr Aupetit s’est étonné, voire indigné d’un oubli que le président n’aurait certainement pas fait à l’égard des juifs ou des musulmans. Mais justement, les catholiques sont-ils comparables aux autres groupes religieux en France ? On peut aussi interpréter cette absence comme le signe d’une identification qui demeure entre les catholiques et la nation. Par conséquent, parler de la peine des Français rendait inutile d’ajouter un message particulier pour les catholiques. Je laisse chacun à sa propre interprétation.