Grand débat national: Quel avenir se dessine pour l’ENA ?

FORMATION Dans son projet d’allocution qui a fuité dans la presse, Emmanuel Macron devait annoncer, lundi soir, la suppression de l’ENA. 

Delphine Bancaud

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L'ENA à Strasbourg.
L'ENA à Strasbourg. — PATRICK HERTZOG / AFP
  • Dans l’allocution prévue initialement lundi, au sortir du grand débat national, le président se disait favorable à la disparition de l’ENA.
  • La piste la plus vraisemblable serait que l’ENA et l’Ecole nationale de la magistrature (elle-même sur la sellette) soient remplacées par une école des services publics, qui comprendrait plusieurs filières.
  • Cette refonte permettrait de faire évoluer à la fois le recrutement des étudiants, le contenu de la formation et les conditions de sortie de l’école, afin de les adapter à l’évolution de la société.

L’école prestigieuse, qui a vu le jour, il y a soixante-quatorze ans, vit-elle ses dernières années ? Selon le texte de l'allocution que devait prononcer Emmanuel Macron le 15 avril, qui a fuité dans la presse, le président se disait favorable à un changement de « la formation, la sélection, les carrières en supprimant l’ENA et plusieurs autres structures ».

Quelques mots qui ont mis le feu aux poudres chez les défenseurs de cette grande école, à l’instar de Daniel Keller, président de l’association des anciens élèves de l’ENA : « Dans le grand débat, les voix qui prônaient la suppression de l’ENA étaient très minoritaires et l’école ne doit pas être le bouc émissaire de la crise sociale », martèle-t-il. « L’ENA a été créée pour de bonnes raisons : offrir une formation pour les hauts fonctionnaires, reposant sur le principe de la méritocratie. Et s’il est urgent de révolutionner le contenu de la formation, il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain », estime aussi Adeline Baldacchino, auteur de La ferme des énarques* et énarque elle-même.

Une école des services publics à la place ?

La piste la plus vraisemblable serait que l’ENA et l’Ecole nationale de la magistrature, (elle-même sur la sellette) soient remplacées par une école des services publics, qui comprendrait plusieurs filières. Ce qui permettrait au passage d’en changer les modalités d’accès. Car actuellement, le recrutement de l’ENA est critiqué. « Il n’est pas assez brassé socialement. Les lauréats du concours externe sont à 70 % des enfants de CSP + », souligne Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS et chercheur au Cevipof. Cependant, dans un tweet publié ce mercredi, la direction de l’école explique que la situation est en train de changer : «Dans la promotion actuelle, 26 % d’élèves boursiers de l’enseignement supérieur. 14 % d’élèves petits-enfants d’ouvrier. 9 % de petits-enfants d’agriculteur. 12 % de petits-enfants d’artisan ou commerçant.12 % de petits-enfants d’employé. 56 % d’élèves ont fait leurs études secondaires en région».

Mais même s’il existe un deuxième concours accessible aux fonctionnaires ayant quatre ans d’expérience, un troisième concours accessible aux salariés du privé dotés de huit ans d’expérience, et une classe préparatoire intégrée pour que des  jeunes diplômés issus d’origines sociales ou de zones géographiques défavorisées préparent le concours dans de bonnes conditions, l’étiquette élitiste de l’ENA ne s’est jamais décollée de ses murs.

Changer les modalités de recrutement et le contenu de la formation

Les idées fusent donc pour améliorer la mixité sociale. « Pour entrer à l’école, on pourrait mettre en place, à côté du concours classique, des épreuves spécifiques, qui seraient moins discriminantes pour les jeunes issus de milieux plus modestes », estime Daniel Keller. En s’inspirant de ce que Richard Descoings a mis en œuvre à Sciences Po en créant un recrutement spécifique pour les élèves de REP (réseau d’éducation prioritaire). Mais une autre idée serait également à l’étude : « L’école qui succédera à l’ENA pourrait sélectionner des fonctionnaires ayant déjà exercé quelques années, ainsi que des salariés du privé pour les former aux métiers de la haute fonction publique. Cela permettrait une plus grande diversité sociale des étudiants », estime Luc Rouban. « Je pense qu’il serait utile que la classe préparatoire intégrée de l’école, si elle perdure, passe à deux ans, car elle donnerait davantage de chances aux étudiants de réussir le concours », suggère de son côté Adeline Baldacchino.

Le contenu de la formation des hauts fonctionnaires devrait aussi sensiblement évoluer dans l’école qui succédera à l’ENA. « Aujourd’hui, la formation repose surtout sur des conférences menées par des intervenants extérieurs. D’où une impression de saupoudrage du contenu, qui vient redoubler ce que l’on a appris à Sciences Po. Il faudrait étoffer le corps enseignant directement attaché à l’école, avec des enseignants chercheurs dispensant des cours spécialisés en fonction des différentes filières (administration civile juridique, économique, diplomatique...», estime Adeline Baldacchino. Selon Daniel Keller, « il faut surtout que l’institution devienne une école managériale pour hauts fonctionnaires, en développant les compétences comportementales et organisationnelles de ses étudiants ».

Les conditions de sortie pourraient évoluer

Les stages auraient aussi besoin d’être revus, estime Adeline Baldacchino : « Ils devraient s’inspirer des stages ouvriers des écoles d’ingénieur. Les élèves devraient être envoyés par exemple au service des visas d’une préfecture, plutôt que de devoir rédiger un rapport pour un grand ministère, afin d’être davantage en prise avec le réel ».

Les conditions de sortie de l’ENA sont aussi vivement critiquées. Car actuellement, après avoir passé des épreuves de sortie, les élèves sont classés et choisissent leur poste dans une administration. Les premiers optent généralement pour les grands corps d’État (surnommés « la botte »), car ils permettent une évolution de carrière plus prestigieuse : il s’agit du conseil d’État, de la Cour des comptes, de l’inspection générale des finances. Les autres lauréats vont travailler dans des ministères, des préfectures, des ambassades… Un système qui n’est pas satisfaisant, selon Daniel Keller, pour qui « le classement ne peut pas décider de toute une carrière professionnelle ».

Pour éviter cet écueil, le gouvernement pourrait décider de supprimer cette fameuse « botte ». « Les fonctionnaires pourraient faire quelques années dans une administration classique avant de pouvoir accéder aux grands corps », explique Luc Rouban. En attendant, les étudiants qui préparent l’ENA sont inquiets, comme le personnel de la prestigieuse école. D'où l'urgence pour le président de préciser ses projets.

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*La ferme des énarques d’Adeline Baldacchino, éd. Michalon, 2015, 17 euros.