Que peuvent apporter les ateliers de philosophie aux jeunes élèves?

EDUCATION Le documentaire « Le Cercle des petits philosophes », qui sort au cinéma ce mercredi, met en valeur cette initiation à la philo pour les enfants

Delphine Bancaud

— 

Illustration d'une enfant se posant des questions philosophiques
Illustration d'une enfant se posant des questions philosophiques — Pixabay
  • Un film sur des initiations à la philosophie proposées aux jeunes élèves sort ce mercredi en salles.
  • Ces ateliers ont pour but de permettre aux enfants de penser par eux-mêmes.
  • L’Education émet des réserves sur ces initiatives, mettant en doute leur intérêt.

 

Quel est le sens de la vie ? C’est quoi être heureux ? Qu’est-ce que l’amour ? Il n’y a pas d’âge pour se poser ces questions. La preuve avec le documentaire Le Cercle des petits philosophes* , qui sort au cinéma ce mercredi et met en lumière les ateliers philosophiques menés pendant un an par Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue, avec des enfants de 7 à 10 ans dans deux classes d’écoles primaires de Paris et de la région parisienne, dans le cadre de la Fondation Seve (Savoir être et vivre ensemble).

De tels ateliers ont lieu au collège, dans des écoles primaires, voire même en grande section de maternelle. Ils sont le plus souvent dispensés par des intervenants extérieurs, conjointement ou pas avec les équipes pédagogiques. « Les enseignants sont de plus sensibilisés à cette pratique. Et ils nous sollicitent davantage depuis les attentats de 2015, car ils éprouvent le besoin de développer l’esprit critique des enfants d’une manière différente et d’avoir un autre cadre pour aborder certains sujets graves avec eux », explique Chiara Pastorini, fondatrice des Petites lumières, qui intervient auprès des élèves de primaire.

L’Education nationale réservée face à ces ateliers

Et l’âge des enfants n’est pas un obstacle, selon Olivier Blond-Rzewuski, auteur de Pourquoi et comment philosopher avec des enfants ?** : « Un enfant est naturellement philosophe ; il se pose des questions profondes qui rejoignent parfois celles des grands philosophes. D’autres pays comme la Belgique, les Etats-Unis et le Canada ont d’ailleurs développé bien avant nous des ateliers philo », estime-t-il.

Mais l’Education nationale porte un regard réservé sur ces ateliers, comme l’explique Frank Burbage, doyen du groupe philosophie de l’Inspection générale de l’Education nationale : « Les associations qui proposent des ateliers philo ne sont pas désintéressées. Elles souhaitent intervenir en milieu scolaire, car c’est une source de revenus supplémentaires. Mais ce qu’elles proposent n’est pas toujours d’une tenue intellectuelle suffisante. Cela tourne souvent à l’expression d’opinions de simple bon sens, ou d’unemorale platement conformiste. Or, ces ateliers ne pourraient avoir de l’intérêt que s’ils étaient co-construits, avec une vraie rigueur, par les professeurs des écoles et les enseignants de philosophie », estime-t-il. 

Plusieurs méthodes pour aborder des questions philosophiques

Il n’y a pas un atelier philo qui ressemble à un autre. Comme le confirme Johanna Hawken***, docteure en philosophie et responsable de la Maison de la philosophie de Romainville, qui anime des ateliers de philo pour des élèves de la grande section jusqu’à la 3e : « On s’assoit en cercle et en silence et j’expose aux enfants la question philosophique du jour. Nous définissons ensemble les termes, ce qui permet de faire émerger des problématiques et d’enclencher le débat ». Le risque est que seuls les élèves à l’aise à l 'oral participent. Pour éviter cet écueil, Johanna Hawken donne des rôles à chacun : « L’un est gardien du respect de la parole, l’autre est garant du temps ou secrétaire, certains sont penseurs… Le but est que chacun comprenne qu’il peut s’exprimer, quel que soit son niveau scolaire et prenne confiance en soi », poursuit-elle. Et quand un enfant est trop timide pour exprimer une idée à l’oral, elle l’invite à le faire à l’écrit.

Chiara Pastorini procède différemment dans ses ateliers : elle combine pratique artistique et discussion philosophique. « Dans un atelier que j’ai dispensé récemment en CP à Sarcelles, j’ai d’abord demandé aux élèves de réaliser quelque chose avec de la pâte à modeler qui représente le bonheur ou son contraire. L’un d’eux a conçu un ver de terre en expliquant qu’il recherchait sa famille, car pour lui, la famille représentait le bonheur. Un de ses camarades a fait une souris car pour lui, la souris était très rapide, comme le bonheur qui passe vite. La discussion enclenchée, on s’est posé des questions sur le bonheur : Où ressent-on du bonheur ? Y a-t-il des personnes qui ne l’ont jamais ressenti ? Est-ce qu’il dure ? Je les ai ensuite aidés à argumenter leurs réponses. La priorité étant de les amener à penser par eux-mêmes », indique-t-elle.

Les enfants enthousiastes

Des ateliers qui suscitent généralement des réactions positives chez les élèves, selon Johanna Hawken : « Les enfants se posent des questions existentielles dès le plus jeune âge. Et là, ils ont l’occasion de le faire dans un cadre dédié. Ils ont l’impression d’être valorisés, et de ne pas être perçus comme des enfants, mais comme des êtres humains ». Chiara Pastorini est du même avis : « Ils sont très motivés, d’autant qu’ils ne sont pas évalués pendant ces séances ». « Ils se sentent écoutés et se retrouvent à égalité, qu’ils aient des difficultés scolaires ou pas », renchérit Olivier Blond-Rzewuski.

Et ces ateliers philos, lorsqu’ils sont dispensés régulièrement, parviennent même à changer les élèves, selon certains profs : « Les enseignants nous font des retours positifs. Car après ces ateliers philo, certains enfants se questionnent davantage, même dans les autres disciplines. Ils sont moins passifs », affirme Johanna Hawken. Selon Olivier Blond-Rzewuski.les ateliers philo ont appris aux élèves à adopter une posture différente face aux apprentissages : « Car lors de ces ateliers, on ne dessert pas des savoirs à l’enfant, il participe à leur construction. Exemple avec les cours d’ EMC (enseignement moral et civique) : si on apprend à l’élève à s’interroger sur les valeurs de la République, il va non seulement mieux les comprendre, mais y adhérer plus librement ».

Des bénéfices pour les élèves qui font débat

Les répercussions peuvent aussi avoir lieu sur le climat scolaire : « La dynamique de groupe change. Souvent, on observe que le niveau de violence entre eux diminue, qu’ils arrivent à mettre des mots sur leurs mécontentements », constate Chiara Pastorini. Cette initiation à la philosophie permet aussi aux élèves de développer des compétences spécifiques : « Ils apprennent à argumenter, à développer une expression plus nuancée, à conceptualiser, à contredire leurs pairs de manière construite », souligne Johanna Hawken. « L’enfant apprend à interpréter le monde et il développe son niveau de langage », ajoute Olivier Blond-Rzewuski.

Chez les collégiens, les ateliers philo peuvent aussi constituer une arme contre les fake news, « en leur apprenant à prendre de la distance par rapport aux informations qu’ils reçoivent », constate Chiara Pastorini. « Et l’enfant étant considéré comme un interlocuteur à part entière, il acquiert confiance en lui », poursuit-elle. Des bienfaits qui ne font pas l’unanimité : « Il y a comme un leurre. On fait croire que les enfants,spontanément, peuvent être philosophes à partir du moment où ils se posent des questions, là où la philosophie demande des concepts, du travail avec et sur des textes, une intelligence distanciée et critique », estime Frank Burbage. L’inspecteur pointe même certains dangers : « Les enfants sont influençables et commencent tout juste à se forger des croyances. Ces ateliers peuvent produire des effets déstabilisants chez certains d’eux, s’ils conduisent à une remise en question trop précoce et surtout trop intrusive de leurs croyances», indique-t-il.

 

*Film français de Cécile Denjean, qui dure 1h14 et sort ce mercredi au cinéma.

**Pourquoi et comment philosopher avec des enfants ?, Olivier Blond-Rzewuski, 2018, éd. Hatier, 24,80 euros.

***Johanna Hawken est aussi l'auteur de La philo pour enfants expliquée aux adultes, 2019, Le Temps présent, 12 euros.