Décès: La société laisse-t-elle assez de temps pour le travail de deuil?

CICATRISATION Pour la moitié des Français, on ne se remet jamais totalement d'un deuil

Jean-Loup Delmas

— 

Un cimetière. (Illustration)
Un cimetière. (Illustration) — GILE Michel/SIPA

Pleurons-nous nos morts à vie ? Le deuil est-il une étape dans l’existence ou quelque chose qui nous marque durant toute la durée de celle-ci ? Un Français sur deux considère qu'on ne se remet jamais totalement d'un deuil, alors que 26 % d’entre eux seulement considère « qu’il se termine un jour ». Ces chiffres, issues d’une étude par le Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), en collaboration avec l’association Empreintes, et publiée par nos confrères de La Croix ce vendredi, remettent en question l’image qu’on se fait du deuil, plus qu’une simple étape.

« Notre société est bercée dans une culture de l’immédiat, où un évènement en chasse un autre, analyse le sociologue et directeur d’études à l’EHESS Michel Wieviorka, qui s’intéresse depuis longtemps à la construction des individus. Du coup, on n’imagine le deuil que comme une étape, un défi, un challenge, quelque chose à se défaire. »

Le tabou du deuil

Une vision tronquée pour Pauline Ronez, fondatrice d’Une rose blanche, permettant de rassembler dans un livre les souvenirs partagés avec une personne défunte : « Les gens ne parlent pas de leur deuil par peur d’être jugés. Ça semble inapproprié de parler du deuil. C’est triste. Et pourtant lorsqu’on leur en donne la possibilité, on se rend compte qu’ils ont beaucoup d’émotions à partager. Que leurs proches disparus ne les ont jamais quittés. » Elle estime qu’il pèse aujourd’hui un tabou du deuil : « Certaines personnes mal à l’aise avec cette absence omniprésente vont tout simplement arrêter de parler du défunt. Son prénom n’est plus prononcé. Il est malvenu de le mentionner. »

Elle aussi dénonce d’ailleurs une société qui serait inadaptée au travail de mémoire et n’offrirait pas la latence nécessaire pour s’en remettre : « Notre société ne laisse que peu de place au temps du deuil. Seulement trois jours d’arrêt de travail sont prévus pour le décès d’un conjoint, cinq jours pour celui d’un enfant. »

Donner le temps au chagrin

Une société à mille à l’heure qui ne laisse pas la cicatrisation opérer, comme le témoigne Dimitri, 23 ans et qui a perdu son frère il y a quelques années : « Au début, tout le monde est là et chaleureux. Puis, très vite, les injonctions à sourire, "tourner la page", deviennent incessantes. Je pense que si autant de personnes ne se remettent pas d’un deuil, c’est parce qu’ils le font mal, pressé qu’ils sont par les autres de passer à autre chose, de retrouver le bonheur. Cela fait des cicatrices factices et des bonheurs placébo qui ne font pas effet. »

Pris dans ce deuil mal opéré, Dimitri plaque tout il y a quelques mois et part cinq mois seul en voyage. Loin des obligations de bonheur et du rythme effréné des choses à prendre : « Je savais que j’avais besoin de "faire mon deuil", et que c’était impossible ici. J’ai pris le temps de penser à lui, de pleurer, de me souvenir. Je ne suis revenu que quand je sentais que ça y est, j’avais vraiment cicatrisé. Parce que je m’en suis donné le temps. Cela ne veut pas dire que je ne pense plus à lui, juste que c’est avec une douce mélancolie plus qu’un chagrin destructeur. »

Le bon deuil

Michel Wieviorka appuie cette introspection : « Le deuil est un processus jamais terminé car il évolue avec le temps. La tristesse énorme des débuts devient peu à peu une nostalgie amère, puis on repense aussi au bonheur d’avoir connu la personne, etc. Se remettre d’un deuil, ce n’est pas oublié la personne, mais s’en souvenir de manière apaisée. »

Et pour lui, il n’y a pas mieux pour symboliser cela que les cimetières : « Des endroits pour les morts où la vie défile. » Convaincue des bienfaits du deuil, Pauline Ronez apporte elle aussi une nuance : « Garder un lien avec une personne disparue, conserver précieusement ces souvenirs n’est pas négatif. Mais ce lien au défunt devient négatif s’il empêche de vivre. Si malgré le temps, l’absence vous coupe de l’entourage, empêche de nouer d’autres relations alors le deuil peut devenir pathologique. »