Agression d'enseignante à Saint-Denis: «Il y a un désengagement de l'Etat»

INTERVIEW 20 Minutes a interviewé l’un des membres du personnel du collège Elsa-Triolet, où une enseignante s’est fait agresser par un jeune jeudi

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Une salle de classe. Illustration.
Une salle de classe. Illustration. — D. Closon - Isopix - Sipa

Ce jeudi, trois jeunes se sont introduits dans le collège Elsa-Triolet, en Saint-Denis ( Seine Saint-Denis). L’un d’eux a tiré avec un pistolet à billes en direction d’une enseignante en faisant croire à un attentat. Les employés du collège se sont mis en grève ce vendredi. Timothée, membre du personnel de l’établissement qui a préféré rester anonyme, a répondu à nos questions sur ce mouvement et ces revendications.

Qu’avez-vous mis en place après l’agression ?

Ce vendredi, nous avons fait une assemblée générale et voté à l’unanimité pour faire une grève pour la journée. Nous nous sommes rendus dans les collèges et les lycées de Saint-Denis pour rendre compte de la situation et faire un front commun avec l’ensemble des enseignants et des personnels de ces établissements pour dénoncer ce climat et demander plus de moyens et plus de personnels à l’Etat.

Ce genre d’agression est-il est fréquent dans les établissements de Saint-Denis ?

Non, c’est la première fois que l’on constate une telle intrusion dans ce collège. Ce jeudi, on a atteint une échelle de violence rare et exceptionnelle, mais s’il ne faut donc pas faire de généralités, elle témoigne d’une ambiance qui se dégrade dans la ville.

Qu’est-ce qui contribue à cette dégradation de l’ambiance selon vous ?

Nos personnels sont débordés. Nous comptons par exemple 2 CPE pour plus de 400 élèves. On ne demande pas une réponse sécuritaire, on veut faire de la prévention et mieux accompagner les individus, qu’il y ait plus de personnels mais aussi que les professeurs puissent organiser des demi-groupes ou des ateliers avec moins d’élèves.

On assiste aussi à une dégradation des services publics alentour, qui, comme nous, sont totalement saturés. Ce manque d’effectifs ne nous permet pas de remplir nos missions. C’est aussi pour eux que nous faisons cette grève, pas seulement pour nous donner des moyens à nous mais également à l’ensemble des services de Seine-Saint-Denis.

Justement, quelles sont vos revendications ?

Ce qu’on souhaite, c’est rompre avec cette fracture sociale. Qu’on nous écoute et surtout qu’on nous donne plus de moyens. On sait que les élèves sont les premières victimes, et c’est pour eux qu’on se bat. Si un élève veut voir un psy, il doit attendre des semaines, pareil pour un éducateur, etc.

La grève risque donc de continuer ?

Non car on sait que les grèves ne changent rien. Nous allons faire une nouvelle assemblée générale mardi soir pour réfléchir à différentes actions, notamment dans le cadre de la grève nationale contre la réforme Blanquer.

Justement, beaucoup de professeurs dénoncent cette réforme pour l’inégalité qu’elle renforcerait entre les territoires. C’est une de vos craintes ?

Oui, nous avons peur d’une rupture encore plus grande dans l’égalité des territoires. C’est aussi pour cela que je témoigne en anonyme, car la réforme​ impose un droit de réserve. Mais ce que nous dénonçons en premier lieu, c’est le désengagement de l’Etat. On est le dernier service public qui fait encore barrage. Un élève ayant besoin d’une assistante scolaire mettra neuf mois à l’obtenir ici, contre un ou deux mois dans d’autres régions. Il y a une distorsion des chances, et les élèves se sentent abandonnés par l’institution, c’est pour ça que certains la défient ensuite comme ce jeudi. On ne peut pas demander à des élèves de croire aux valeurs de la République s’ils voient la République bafouer ses propres valeurs devant lui.