L'Etat prévoit-il de privatiser les routes nationales?

FAKE OFF Sur Facebook, une rumeur affirme que l'Etat prévoit de privatiser les routes nationales au profit des sociétés d'autoroutes

Alexis Orsini

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Une route dans le nord de l'Isère.
Une route dans le nord de l'Isère. — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Les routes nationales, qui représentent le premier patrimoine de l'Etat, pourraient bientôt être privatisées, selon une rumeur partagée dans des groupes Facebook de «gilets jaunes» .
  • A l'en croire, l'Etat envisagerait de les concéder à des sociétés d'autoroutes.
  • Si la rumeur dérive d'un document de 2014 révélant l'intérêt des sociétés d'autoroutes pour ce type de concession, le ministère de la Transition écologique et solidaire la dément auprès de «20 Minutes».

Après Aéroports de Paris (ADP), le spectre d’une privatisation controversée planerait-il aussi sur les routes nationales de France ? La rumeur inquiète certains internautes, à en juger par les posts partagés dans certains groupes Facebook de « gilets jaunes ». « Les routes nationales bientôt payantes !!! […] Le gouvernement dit "On le fera pas", tu parles, d’ici un an ou deux ce sera fait », s’alarme ainsi une publication à succès, quand une autre affirme : « L’Etat veut privatiser les routes nationales et les [rendre] payantes ».

Si certains ont cru à un poisson d’avril, la rumeur prend pour point de départ une information de la cellule investigation de Radio France, qui a dévoilé, le 31 mars, une note interne rédigée en avril 2014 par l’Association des sociétés françaises d’autoroutes (ASFA). Celle-ci montre clairement son intérêt pour une éventuelle concession par l’Etat de certains grands axes du réseau routier national, une information relayée par franceinfo sous la forme d’une tournure interrogative (« Routes nationales : vers la privatisation ? ») qui a pu alimenter cette confusion.

Pour autant, aucune privatisation des routes nationales n’est prévue à l’heure actuelle, comme l’indique le ministère de la Transition écologique et solidaire à 20 Minutes : « C’est la proposition des sociétés d’autoroutes, dont elles font la promotion depuis longtemps, ce n’est pas pour autant le plan du gouvernement. »

FAKE OFF

« Ce n’est pas une surprise que les sociétés d’autoroutes portent ce type de propositions depuis des années. Mais nous sommes très prudents sur le sujet, ce n’est pas une solution aussi simple qu’elles le présentent, et la ministre [des Transports] Elisabeth Borne n’a jamais caché ses réserves », ajoute le ministère.

A la question « Donc c’est non [pour une telle privatisation] ? », posée lors de son passage dans l’émission Territoires d’infos de Public Sénat ce 2 avril, Elisabeth Borne répondait ainsi : « Non, enfin a priori, je vous dis… ça fait des années que les sociétés d’autoroutes trouvent toutes sortes d’idées pour prolonger leur contrat, je pense que ces contrats, ce n’est pas l’intérêt de l’État, ce n’est pas l’intérêt des Français qu’on les prolonge indéfiniment. »

L’Association des sociétés françaises d’autoroutes (ASFA), elle, indique à 20 Minutes que la rumeur sur la privatisation du réseau routier national est « complètement fausse ».

Ce scénario est d’autant plus sensible que la valeur de ce « réseau routier national non concédé » de 12.000 km est estimée à 140 milliards d’euros, ce qui en fait le premier patrimoine de l’État, selon un audit de 2018 réalisé à la demande du ministère de la Transition écologique et solidaire.

« Une remise en cause de la liberté de circuler »

Pour Jean Varlet, géographe des transports à l’université Savoie Mont-Blanc, « [la proposition] n’est pas claire, tout dépend de quoi il est question : s’il s’agit de privatiser toutes les routes nationales de France, c’est un problème, parce que c’est une remise en cause de la liberté de circuler et du droit à la mobilité. S’il s’agit seulement de certains tronçons que l’État souhaite mettre à statut autoroutier et concéder, c’est envisageable, par exemple s’il souhaite céder l’A20 et l’A75 parce qu’il n’a plus les moyens de les entretenir, mais cela repose le problème du désenclavement des régions concernées. »

La note interne de 2014 évoquait bien un « transfert de tout ou partie du réseau routier national […] de nature à provoquer un choc budgétaire très significatif ». Mais le président de l’ASFA, Arnaud Hary, indique aujourd’hui à franceinfo que seule une portion du réseau national intéresse les sociétés d’autoroute.

Au début de la mobilisation des « gilets jaunes », Le Monde évoquait pour sa part la prochaine remise au gouvernement d’un rapport de l’Inspection générale des finances et du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) sur la gestion des routes nationales, contenant une « proposition choc » : « confier de 200 à 300 km de routes publiques aux gestionnaires privés d’autoroutes pour assurer leur entretien en échange d’un allongement de la durée de leurs concessions ».

« Aucun transfert d’ampleur ne serait souhaitable »

« Les conclusions de cette mission n’ont pas encore été rendues. Elles le seront dans les prochains mois et d’ici l’été », indique sur ce point, le ministère de la Transition écologique et solidaire à 20 Minutes.

« Les premiers éléments […] tendent […] à démontrer qu’un transfert d’ampleur au réseau autoroutier ne serait ni souhaitable, car il prolongerait de plusieurs années des contrats qui ne sont pas à l’avantage de l’Etat, ni possible. […] La politique du gouvernement consiste plutôt à mettre davantage de moyens dans l’entretien du réseau routier national, dans le cadre de la loi d’orientation des mobilités en cours d’examen au Parlement », conclut le ministère.