«On s’épuise parce qu’on vous refuse des postes en plus», dans un livre, un ancien directeur d'Ehpad raconte

TEMOIGNAGE Jean Arcelin évoque son expérience à la tête de deux établissements privés dans «Tu verras maman, tu seras bien»

Propos recueillis par Fabien Binacchi

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Jean Arcelin, le 31 mars 2019 à Cannes
Jean Arcelin, le 31 mars 2019 à Cannes — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes

Ancien directeur dans un grand groupe automobile, il avait tout plaqué pour se consacrer à la direction de deux Ehpad (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes),​ dans le Var et à Cannes de 2014 et 2017. Cette expérience, le Cannois Jean Arcelin, 53 ans, la raconte dans un livre, Tu verras maman, tu seras bien (XO éditions, 528 pages, 19,90 euros) montrant l’envers du décor de ces maisons de retraite qui font la Une de l’actualité ces derniers jours. Il dénonce la rentabilité à outrance.

Quelles choses vous ont le plus marqué dans votre expérience ?

J’ai vu des choses magnifiques. Notamment une histoire d’amour entre des pensionnaires. L’implication des équipes est aussi l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Mais il y a eu aussi des scènes traumatisantes. Un soir, je me suis retrouvé dans des étages déserts. Il n’y avait pas assez de personnel, il manquait trois aides-soignantes sur neuf.

Au bout d’un couloir, j’ai aperçu une femme qui s’accrochait à une rambarde. Je l’ai vue s’affaisser, elle était nue. Elle traînait derrière elle des couches souillées. Je l’ai prise dans mes bras pour la soutenir. L’absentéisme, en plus du manque de moyen, est souvent une réalité. Le matin, lorsque tous les effectifs sont là, en tant que directeur, on est content.

Les employés sont souvent pointés du doigt. Comment réagissez-vous à ces affaires, comme celle de l’aide soignant condamné à 5 ans de prison ferme pour avoir violenté une pensionnaire d’un Ehpad à Arcueil ?

Il y a des cas isolés, mais j’ai le plus souvent vu beaucoup d’humanité parmi les personnels. Il faut prendre en compte tout le système. Celui du cynisme des hiérarchies, de la rentabilité. Les aides-soignants ne sont pas suffisamment nombreux. Pour la nourriture, le constat est le même et il m’a toujours posé problème. Comment voulez-vous nourrir décemment quelqu’un toute une journée avec 4,35 euros ? Est-ce normal ? Surtout quand vous faites payer jusqu’à 3.000 euros par mois à vos pensionnaires.

Votre expérience s’est terminée par un burn-out…

Je voulais tellement réussir… Je pensais que je pourrais changer les choses. Je faisais moi-même des animations. Je me suis beaucoup intéressé au recrutement des personnels. J’ai même réussi à fidéliser des équipes, ce qui est assez rare dans le secteur. Puis, on s’épuise parce qu’on veut des postes en plus, qu’on vous refuse. Et, chaque jour, vous ne savez pas ce qui va vous tomber dessus. Je pleure très rarement, j’ai été plutôt élevé à la dure, mais un matin, après un énième incident, je me suis réveillé avec les larmes aux yeux. Je n’arrivais pas à sortir du lit. C’est un de ces accidents, encore un, qui m’a fait partir. J’ai craqué. Je prends encore des somnifères alors tout ça est derrière mois depuis deux ans.

Le manque de moyens est-il une fatalité ?

Il y avait 1,4 million de personnes dépendantes en 2018. Il y en aura 5 millions en 2050. Je suis assez stupéfait de voir que l’Etat subventionne tous les Ehpad, qu’ils soient publics ou privés, à hauteur de 35 %, à travers des aides, et qu’il ne récupère jamais ces subventions alors qu’il y a des entreprises bénéficiaires.

Un rapport remis jeudi dernier à Agnès Buzyn préconise d’augmenter de 80.000 le nombre de personnels en Ehpad et d’offrir une aide financière aux familles les plus pauvres pour payer la place de leur proche en maison de retraite. Est-ce suffisant ?

Il faut surtout ouvrir des places. Il y a des disparités très importantes entre les départements. Les Alpes-Maritimes ou la Manche, notamment, sont vraiment en déficit. Les places sont donc chères et les familles n’ont pas le choix. Elles vont où elles en trouvent et ne peuvent pas faire jouer la concurrence et donc pousser les établissements à s’améliorer.

Le problème, en fait, ne serait-il lié au regard que porte toute la société sur la vieillesse ?

Dans les Ehpad, il y a un tiers de familles formidables, qui viennent voir régulièrement leurs aînées. Et puis il y a toutes les autres. Les visites sont pourtant primordiales, même si c’est dur pour l’entourage, notamment en cas de maladie d’Alzheimer. Ces parents qui ont été là pour nous, il faut aussi être là pour eux aussi.