VIDEO. Drague, sexualité, couple... Comment les applis de rencontres affectent nos relations intimes

LOVE ME TINDER Utiliser assidûment les applis de rencontres peut rendre accro et affecter notre manière d’envisager la rencontre amoureuse, la sexualité et le couple

Anissa Boumediene

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L'utilisation intensive des applis de rencontres peuvent modifier notre approche des rapports humains.
L'utilisation intensive des applis de rencontres peuvent modifier notre approche des rapports humains. — ISOPIX/SIPA
  • Aujourd’hui, les sites et applis de rencontres sont devenus incontournables, que ce soit pour trouver l’amour ou une aventure d’un soir.
  • Des applis qui, à coups de « swipes », de « likes » et de « matchs », rendent accros leurs utilisateurs.
  • Cette quête démarrée sur un écran peut finir par modifier notre manière d’envisager la rencontre amoureuse, la sexualité et le couple.

Ah l’amour ! La magie de la rencontre, les papillons dans le ventre et tout ça. C’est encore ce à quoi beaucoup d’hommes et de femmes rêvent. Mais aujourd’hui, la flèche de Cupidon à la sauce moderne répond aux noms de Tinder, d’Adopte un mec, de Grindr ou encore de Meetic. Et sur les applications de rencontres, le monde se divise en deux catégories, celles et ceux qui y vont pour trouver l’âme sœur et les autres qui y vont pour « choper ». Il y a aussi les indécis, qui malgré de belles rencontres continuent frénétiquement de « swiper », des fois qu’ils trouveraient mieux.

Dans ce supermarché des rencontres où tout démarre sur un écran, ne finit-on pas par développer une vision déshumanisée des rapports humains ? Notre quête de likes et de matchs ne finit-elle pas par bousiller l’estime de soi ? La sexualité reste-t-elle la même quand on « swipe » plus vite que son ombre ? Si de nombreux couples heureux et amoureux sont nés d’un « match » qui a changé leur vie, les applis de rencontres ne virent-elles pas au mirage amoureux ?

Evidemment, on a tous dans son entourage un frère, une cousine ou des potes qui ont rencontré l’amour, le vrai, le grand, grâce à une appli de rencontres. Comme Mirvine, qui, « après plusieurs échecs amoureux, [s’est] tournée vers Tinder, et [a] trouvé l’homme qui est aujourd’hui mon futur mari au bout du deuxième "date" ». Ou Fred, heureux et amoureux après une rencontre en ligne : « Aujourd’hui cela fait sept ans, et nous sommes maintenant trois. » Ces belles histoires, c’est précisément ce qui donne aux célibataires en mal d’amour l’envie d’aller inscrire. « J’ai interrogé beaucoup d’hommes et de femmes qui ont rencontré l’âme sœur de cette manière, confirme Janine Mossuz-Lavau, sociologue, directrice de recherche au CNRS et auteure de La vie sexuelle en France (éd. La Martinière). Pour ceux qui vivent dans des coins isolés, ont peu d’occasions de rencontres ou qui sont lassés de croiser les mêmes personnes dans leur entourage, c’est le moyen le plus simple et pratique de nouer de nouvelles relations. » Et « peut-être que ça peut marcher quand on rencontre la bonne personne dès ses premiers "dates" rencontrés sur internet, quand on est encore dans une forme de fraîcheur et que l’on n’a pas basculé dans les travers que peuvent avoir ses applis », s’interroge Judith Duportail, journaliste et auteure de L'amour sous algorithme (éd. La Goutte d'Or).

Un « supermarché de la chope »

S’inscrire sur une appli de rencontres, c’est entrer dans un monde fait de photos de profil, de mise en scène de soi, de likes et de matchs, qui peuvent ensuite mener à une rencontre « dans la vraie vie ». Rien qu’en France, Tinder compte près de 4 millions d’utilisateurs payants et enregistre 45 millions de « swipes » par jour. Le revers de la médaille ? Une vision consumériste de l’amour. Un « marché de la rencontre régi par la concurrence, le calcul et le marketing de soi », décrypte Marie Bergström dans Les nouvelles lois de l'amour (éd. La Découverte).

Car la rencontre fortuite de la vraie vie ne répond pas aux mêmes lois du hasard lorsqu’elle naît sur un écran. Comme l’explique la sociologue Eva Illouz dans son ouvrage Les sentiments du capitalisme (éd. du Seuil), « les sites de rencontres ont introduit dans le domaine de la rencontre amoureuse les principes fondamentaux de la consommation de masse — l’abondance, la liberté de choix, l’efficacité, la rationalisation, le ciblage sélectif et la standardisation ». En pratique, « on se met en scène, on fait de soi un produit marketing, on choisit une photo de soi flatteuse, on se cherche des traits de personnalité originaux et séduisants. Et ça marche ! J’ai plein de likes et de matchs : c’est un shoot de narcissisme en intraveineuse ! On devient vite accro », explique Judith Duportail, qui a tenté de percer les mystères de l’algorithme de Tinder.

« Puis on réalise qu’on est un profil parmi des milliers d’autres, que l’on doit se démarquer, que d’autres filles sont probablement mieux que nous, poursuit la journaliste. Que l’on est jugée en quelques secondes, d’abord sur notre physique par les hommes sur l’appli et par Tinder qui récolte nos données personnelles et nous attribue une "note de désirabilité". Et là, mieux vaut être blindée, et être préparée au fait que la personne que l’on rencontre via une appli et pour qui on a un coup de cœur peut de son côté essayer de "trouver mieux en rayon", justement parce que l’offre est pléthorique. Car c’est aussi ça la règle du jeu : on est dans un gigantesque supermarché de la chope, avec la loi de l’offre et de la demande. Mais à force de ne pas vouloir se fermer de portes, on passe notre vie dans un couloir. »

Un constat que partage Pascal, qui a « essayé, matché et eu des rendez-vous », mais qui déplore que « les gens deviennent des produits dans un rayon, se vendent dans une description marketing et énoncent leurs critères en espérant trouver la personne qui n’existe que dans leurs rêves. Ce n’est pas ça rencontrer quelqu’un ».

Une modification des rapports humains

Sans aucun doute, « les applis de rencontres ont changé la donne, estime le Dr Patrick Papazian, sexologue et auteur de Parlez-moi d'amour (éd. L’Opportun). Elles fonctionnent sur un modèle d’avatar, une version digitale et améliorée de soi, et on y est jugé sur des signes extérieurs, sur le physique. Et surtout, ces applis introduisent une culture du zapping dans la rencontre. On décide en une seconde à peine, le temps de "swiper", si la personne qui apparaît sur l’écran peut nous plaire ou pas : on se prive ainsi d’une infinité de possibilités de rencontres, déplore le sexologue. Et ces réflexes visuels vont se reproduire dans la vraie vie. Les rapports humains se trouvent modifiés par ces applis en ce qu’elles changent notre propre capacité à être séduit : la notion de charme, de jeu de regard, de hasard du moment — tout ce qui fait la magie de la rencontre — est ici balayée par cette multitude d’avatars sur lesquels on swipe frénétiquement ».

Une modification qui se retrouve jusque dans la pratique quotidienne de la vie à deux. « J’ai fait plusieurs rencontres via des applis pendant mes études, je venais de débarquer dans une grande ville alors c’était plus simple pour faire des rencontres, raconte Léa. Mais ce qui est frappant, c’est que même en couple, jusqu’à ma dernière rencontre, j’ai continué à aller sur les applis de rencontres, pour me rassurer sur ma capacité à séduire quand ça n’allait pas et que je sentais moins d’investissement dans ma relation, cela me divertissait, confie la jeune femme. Mais cela a faussé ma vision du couple : au lieu de travailler sur les difficultés de ma relation, j’allais plutôt m’évader dans des flirts virtuels. Il y a tellement de choix, c’est tellement accessible et facile ! On a l’impression d’une grande intimité grâce aux applications, on discute quand on veut. Mais créer des liens dans la vie réelle prend plus de temps, demande plus d’investissement et on éprouve une forme d’impatience quand on construit une relation. »

Hypersexualisation, déshumanisation et « miroir grossissant »

Cet impact sur les rapports humains, on le retrouve aussi dans l’approche de la sexualité, ultra-libéralisée, voire déshumanisée. Et, comme le rappelle la sociologue Eva Illouz, les applis et sites de rencontres constituent aujourd’hui « un libre marché des rencontres sexuelles ». Sur ce marché régi par la loi de l’offre et de la demande, où la tentation de trouver mieux se double de la crainte de ne trouver personne, difficile de ne pas développer de troubles du désir et de l’estime de soi.

Fidèle utilisateur de Tinder depuis six ans et « 150 rencontres plus tard », Jérôme n’a toujours pas rencontré sa moitié. Les rencontres se suivent et se ressemblent. « La plupart du temps, on se rencontre chez moi. Si le feeling passe, elle y passe la nuit ». 84 nuits avec 84 femmes plus tard — « toutes répertoriées dans un petit carnet » —, rien n’a changé. « Si l’on a une âme de "collectionneur", faire des rencontres sur une appli aura un effet de miroir grossissant », observe le Dr Papazian.

Et sur ce marché libre du sexe, la liberté peut être synonyme de propos cash, trash, et peut s’accompagner de comportements à tout le moins goujats voire agressifs, dans une désinhibition favorisée par la distance que met l’écran. « Les hommes de l’autre côté de leur  smartphone ont tendance à oublier que je ne suis pas virtuelle mais un être humain, s’indigne Candice. Ce sont des messages incessants, des "??????" si je ne réponds pas dans les trois minutes. Et tout y passe : quel est mon tour de poitrine, ma position préférée au lit, est-ce que je cherche un plan cul ou mon futur mari ».

Pour le Dr Papazian, « les applis ont même modifié l’approche des "coups d’un soir", où l’on se dit des choses très intimes avant même de s’être vus : cela entrave la découverte sexuelle et la magie de la surprise. Dans cette configuration, les surprises ne peuvent être que mauvaises ». D’autant que, « quand parfois la première rencontre physique arrive, c’est souvent décevant, regrette Candice. Le dernier rendez-vous que je n’ai pas souhaité poursuivre avec un homme s’est soldé par un pare-brise éclaté. J’ai le sentiment que c’est le fond du panier qui se retrouve sur ces applis ».

Et l’amour et le désir dans tout ça ? Les applis nous ont-elles bourré le crâne de purée ? « Avoir autant de choix, une si grande "offre" a forcément un effet délétère sur le désir. Les applis savent flatter l’ego et vous ferrer, vous rendre accro, note le Dr Papazian. On y va frénétiquement, mécaniquement, mais le désir n’est pas mécanique, il est fragile. Or sur les applis, on est bloqué dans l’instantanéité du match, au risque de contracter le temps amoureux. Il faut sans cesse susciter le désir, générer la rencontre physique qui peut être décevante : tout cela émousse le désir », observe encore le sexologue, qui prescrit des « cures de sevrage numérique ». Selon lui, « il faut réinjecter du réel pour sortir de ce zapping amoureux ».