Peut-on être raciste sans le savoir?

DISCRIMINATION L'individu n'a parfois pas conscience des idées reçues qu'il véhicule... et du mal qui peut en découler

Florence Floux

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Racisme, illustration.
Racisme, illustration. — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

« Vous les Chinois, vous êtes travailleurs », « vous vous exprimez bien en français quand même »… A en croire les réponses à l’appel à témoignages lancé par 20 Minutes à l’occasion ce jeudi de la journée internationale pour l’élimination des discriminations raciales, on peut se dire que le racisme en France a encore de beaux jours devant lui. Pourtant, d’après l’enquête 2017 de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), l’évolution serait à davantage de tolérance dans la société française, sur les dernières années. Etrange ? « C’est un racisme sans racistes », expose Eric Fassin, sociologue et professeur à l’université Paris VIII.

« Dans les années 1980, avec la montée du Front national, on définissait le racisme par l’idéologie. Depuis les années 1990, on a élargi la définition pour y inclure les discriminations raciales : on s’est intéressé non seulement aux intentions, mais aussi aux effets, pas seulement au racisme individuel, mais également au racisme systémique », indique le chercheur. C’est ce que Reni Eddo-Lodge nomme le « racisme structurel » dans son livre qui a fait grand bruit outre-Manche, Pourquoi le racisme est un problème de Blancs (Ed. Autrement).

« Etre blanc dans ce monde, c’est être universel »

En passant au peigne fin de nombreuses données, la journaliste et autrice britannique aboutit à un constat simple et douloureux : le racisme est tellement intégré à notre société, que plus personne (enfin surtout les Blancs) n’y fait attention. « Ceux qui jouissent du privilège blanc ne s’en rendent pas compte car c’est la norme. Etre blanc dans ce monde, c’est être universel. » A partir de là, des automatismes se mettent en place.

« Tout commence par les stéréotypes, note Carole Reynaud-Paligot, enseignante à l’université de Bourgogne*. Mais le problème c’est que lorsque l’on adhère à un stéréotype, on pense qu’il est vrai, on n’a pas l’impression que c’est un cliché », remarque-t-elle. D’où l’étonnement rencontré par Jessica, Française métisse, lorsqu’elle se plaint de la chaleur et qu’on lui répond : « Vous devriez avoir l’habitude, il fait chaud dans votre pays. » Ou bien celui de Souhail, quand celui-ci demande à changer de place pour ne plus avoir le soleil dans les yeux et que son professeur lui assène : « Un fils du désert qui a peur du soleil » parce qu’il est d’origine marocaine…

Le serpent qui se mord la queue

C’est exactement ce genre de « biais implicites » que décrit la chercheuse de l’université de Northwestern Régine Debrosse dans son article en ligne sur Le Devoir : « Le concept de biais implicite repose sur l’idée que la pensée humaine est en partie fondée sur des associations. Penser à une "maman", par exemple, évoque des pensées comme "soins" ou "douceur" par association. » On observe le même système d’associations d’idées sur les questions raciales.

« Notre expérience sociale nourrit nos stéréotypes ». Autrement dit, c’est le serpent qui se mord la queue, pour Eric Fassin. « Nous nous attendons à ce que les vigiles du supermarché soient noirs par exemple, parce que nous remarquons qu’ils le sont souvent. Au lieu de trouver cela normal, on peut s’étonner : pourquoi donc faudrait-il être noir pour exercer ce métier ? » Et surtout, pourquoi autant de domaines restent dans un entre-soi très blanc…

Du « racisme hipster » de mauvais goût

« Dans beaucoup d’univers sociaux qui rejettent majoritairement les idées d’extrême droite, comme le monde universitaire ou les médias, il n’y a pas de racistes (ou presque) mais tout le monde est blanc (ou presque) », remarque Eric Fassin. On ne peut donc pas réduire le racisme à des actes interindividuels, et tenter de le faire, c’est déjà essayer de minimiser le problème.

Il y a quelques années, aux Etats-Unis, les chercheuses Rachel E. Dubrofsky et Megan W. Wood, ont tenté de définir ce qu’elles ont nommé « le racisme hipster », c’est-à-dire faire des blagues racistes de façon ironique, afin de prouver qu’on n’est pas raciste et que la question n’est donc pas taboue. Sarah explique par exemple que pour elle, Française d’origine maghrébine, les remarques racistes « les plus courantes sont de soi-disant "blagues" qui ne font rire que la personne qui les formule : c’est bien connu, les arabes volent hein ou encore me mettre un plateau de charcuterie sous le nez, pour rire… »

Qui a intérêt à faire circuler des stéréotypes ?

Un « humour » problématique à tous les niveaux. « J’imagine que l’idée, c’est de dire "tu sais bien que je ne suis pas raciste, donc je peux me permettre de tenir ces propos", tente Eric Fassin. « Cela reste fondé sur une vision individuelle du racisme, or le racisme est un problème structurel. Malheureusement, il ne suffit pas d’être personnellement antiraciste pour échapper à ces logiques sociales. Que les uns soient "sympas" (ou non), le fait est que, pour d’autres, leur couleur de peau, leur nom ou leur religion peuvent être un obstacle pour trouver un emploi ou un logement, voire un danger face à la police. Tout le monde n’a pas la même la même expérience, les mêmes attentes, la même vie. »

Ces tentatives de minimisation d’un problème structurel bien plus large que l’individu sont légion et ont souvent un but bien précis, auquel nous ferions mieux de réfléchir. « Ce qu’il faut étudier, c’est la provenance des stéréotypes. Qui a intérêt à en faire circuler et pourquoi ?, questionne Carole Reynaud-Paligot. Dans l’histoire, deux grands contextes ont engendré de nombreux stéréotypes : le colonialisme et le nationalisme. » Régine Debrosse le rappelle également : « Le pouvoir du racisme est amplifié lorsqu’il exerce de l’influence dans l’ombre ; pour le combattre, il est nécessaire de mettre ses effets en lumière, sans détourner le regard. »

* Coauteure de  On vient vraiment tous d'Afrique, des préjugés au racisme : les réponses à vos questions (Ed. Flammarion)