Affaire Barbarin: «Une société civile catholique, qui demande des comptes à l’Eglise, est en train de se créer»

INTERVIEW Face au refus du pape d’accepter la démission du cardinal Barbarin, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer cette décision du Saint-Siège

Propos recueillis par Lucie Bras

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Le cardinal Barbarin, le 28 novembre 2015 à Lyon.
Le cardinal Barbarin, le 28 novembre 2015 à Lyon. — KONRAD K./SIPA

La réponse en a surpris plus d’un. Mardi, le pape François a rejeté la demande de démission du cardinal Barbarin. Jugé en France pour non-dénonciation de crimes pédophiles commis par un prêtre de son diocèse, l’archevêque de Lyon a été jugé coupable en première instance, avant de faire appel de sa condamnation. Ce refus, destiné à préparer une sortie honorable au plus haut dignitaire de l’Eglise en France, a choqué. C’est « l’erreur de trop » pour François Devaux, cofondateur de l’association de victimes La Parole libérée, « consternant » pour Patrick Terrasse, rédacteur en chef de l’hebdomadaire chrétien Golias.

Dans une Eglise en pleine crise de foi, cette décision risque-t-elle d’accélérer son déclin en France ? 20 Minutes a posé la question au sociologue du catholicisme Josselin Tricou, doctorant en Sciences politiques et études de genres à Paris-VIII.

Cette décision, qui concerne le plus haut dignitaire de l’Eglise de France, risque-t-elle d’écorner l’image de l’Eglise en France ?

Il y a une telle accumulation de prises de parole sur la pédophilie que cette décision du Pape est inaudible, même si en France, le catholicisme est très divisé et qu’il n’y a pas de condamnation unanime. Pourtant, du point de vue de l’institution, c’est le meilleur choix. Dans une tradition très jésuite, l’Eglise reconnaît la présomption d’innocence, donc la justice des hommes. Le pape n’a pas voulu s’enfermer, il a ménagé la chèvre et le chou. Pour certains, c’est une confirmation que l’institution dysfonctionne, pour d’autres c’est une preuve supplémentaire d’un acharnement sur l’Eglise.

La Conférence des évêques de France (CEF), dans une prise de distance singulière, s’est dite « étonnée » de cette situation « inédite ». Pourquoi cette décision est-elle « inaudible » jusque dans les rangs du clergé ?

Ce n’est pas le premier évêque condamné pour non-dénonciation de crimes pédophiles. C’est le troisième en France. Là où c’est fort, c’est que c’est un évêque d’un diocèse central, une personnalité forte. Barbarin était une figure assez charismatique de la religion, même s’il était détesté par toute une partie des catholiques en raison de sa position dans le débat sur le mariage pour tous.

Il faut faire attention à la « langue de buis », pour éviter de dire « langue de bois ». Ce communiqué, c’est surtout un soulagement d’être sortis de cette situation ingérable. Barbarin était archevêque mais sans avoir la possibilité d’assurer ses missions.

Cette décision peut-elle accélérer le déclin de l’Eglise catholique en France ?

Ce qui est certain, c’est qu’il en va de la crédibilité de l’institution en France. Il y a un risque de rendre toute parole de l’Eglise inaudible, mais les mentalités progressent. Un certain nombre de gens qui étaient sur la défensive il y a trois ou quatre ans face aux dénonciations des cas de violences sexuelles se disaient que le problème venait d’une « brebis galeuse », pas de l’institution. Aujourd’hui, ces gens-là ont abandonné cette théorie, ils réalisent qu’il y a un vrai problème institutionnel.

Les témoignages sur des actes pédophiles commis par un membre de l’Eglise se multiplient. Ces scandales font-ils évoluer la manière dont fonctionne l’Eglise et son image dans la société ?

L’Eglise pourra changer d’image si l’institution se montre capable de réformes structurelles plus rapidement qu’à son habitude. Mais c’est évident que pendant quelque temps encore, le mot « prêtre » sera associé au mot « pédophilie ». Les prêtres vont encore subir cet amalgame, sauf si des mesures radicales sont prises, comme le demandent maintenant une frange du clergé et une partie des croyants.

Ce qui est intéressant, c’est que tous ces catholiques, accompagnés par des prêtres, sont en train de constituer une sorte de société civile catholique, qui demande à l’Eglise de rendre des comptes. Alors même que l’Eglise n’est pas construite comme une démocratie, elle rentre dans une forme d’acceptation de la forme démocratique, contre sa propre volonté. Elle n’est plus toute puissante.