Affaire Barbarin: «Il est temps qu'il s'en aille, pour l'Eglise, mais aussi pour sa santé personnelle»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interviewé Christian Terras, fondateur de la revue catholique progressiste « Golias » sur les multiples questions qui se posent après l’annonce de la démission de l’archevêque de Lyon, Philippe Barbarin

Elisa Frisullo

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Le cardinal Barbarin, le 7 mars 2019 à Lyon, au moment d'annoncer sa démission.
Le cardinal Barbarin, le 7 mars 2019 à Lyon, au moment d'annoncer sa démission. — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
  • Jeudi dernier, après avoir été condamné à six mois de prison avec sursis à Lyon pour non-dénonciation d’actes pédophiles, le cardinal Barbarin a annoncé qu’il allait remettre sa démission au pape.
  • Une démission qui doit encore être acceptée ou non par le souverain pontife, et pose déjà de multiples questions.
  • Christian Terras, fondateur de la revue Golias, a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

Depuis qu’il en a fait l’annonce, la démission que le cardinal Barbarin doit remettre au pape dans les prochains jours pose de multiples questions. Dans le diocèse de Lyon, troublé depuis trois ans par ce scandale de pédophilie et les divisions qui en ont découlé, beaucoup s’interrogent sur la manière dont l’Église lyonnaise, et au-delà d’elle l’Eglise de France, va pouvoir gérer cette crise. Et la surmonter. Pour nous éclairer sur la situation, 20 Minutes a interrogé Christian Terras, fondateur de la revue catholique progressiste lyonnaise Golias.

Après sa condamnation pour non-dénonciation d’actes pédophiles, le cardinal Barbarin a annoncé qu’il allait remettre sa démission tout en faisant appel devant la justice du jugement rendu. Comment l’analysez-vous ?

Le cardinal Barbarin a fait appel car il est toujours dans le déni de ce qu’il s’est passé. Il refuse toute responsabilité dans l’affaire Preynat. Tout au long du procès, en janvier, il l’a répété à la présidente du tribunal en déclarant à plusieurs reprises qu’il n’avait rien fait de coupable dans cette affaire de pédophilie. Lorsqu’il a annoncé sa démission, on voyait bien à son visage qu’il le faisait plus par dépit que par rapport au jugement.

Etait-il obligé de démissionner ?

Il est coincé. Il n’avait plus le choix. Il est bouffé par cette histoire, où il s’est compromis de manière irresponsable. L’opinion publique monte en gamme au sujet de la manière dont il a géré ce dossier. Au sein du diocèse, plus personne ne l’écoute, ne l’entend, ne reçoit son message, même quand il prend des positions intéressantes comme il l’a fait récemment sur les sans-papiers, les immigrés. Y compris parmi ses fidèles.

J’ai été surpris de voir des proches de Barbarin, des cathos pur sucre qui le défendaient envers et contre tout, considérer aujourd’hui qu’il est temps qu’il lâche prise et qu’il s’en aille. Pour l’Église, mais aussi pour sa santé personnelle. Il est obsédé par cette affaire. Mais cela n’empêche peut-être pas à l’archevêque de Lyon d’espérer que sa démission soit refusée et qu’il trouve ainsi une confirmation du pape dans sa mission.

Cela vous paraît-il possible ?

Je ne pense pas, vu le contexte de l’Église au niveau mondial sur la pédophilie. Le pape François se décrédibiliserait par rapport à la vision qu’il a du problème de la pédophilie dans le monde et à la tolérance zéro qu’il prône. Après, il n’est pas totalement exclu qu’il refuse la démission du cardinal en considérant qu’il faut attendre le procès en appel. Mais le pape se tirerait une balle dans le pied. Cette affaire, ce n’est pas qu’une affaire lyonnaise. Cette histoire est révélatrice, à travers le cardinal Barbarin, d’un mal profond au sein de l’Eglise française.

Vous voulez dire que cela a dépassé les frontières du diocèse ?

Oui, je veux parler de l’impact du cardinal Barbarin sur l’Eglise de France. Ce n’est pas n’importe quel évêque. C’est l’archevêque de Lyon, primat des Gaules, ce n’est symboliquement pas rien. Et comme c’est un cardinal très médiatique et que ces affaires de pédophilie sont enfin devenues très médiatiques, c’est toute l’Église de France qui est impactée.

Comment imaginez-vous la suite pour le diocèse si la démission de l’archevêque est acceptée ?

La nomination de son successeur ne se fera pas tout de suite. Elle prendra un certain temps car on étudie les dossiers de manière très approfondie pour nommer un pasteur sur un diocèse aussi sensible et important que celui de Lyon. Ce sera certainement quelqu’un de moins médiatique que le cardinal Barbarin, qui jouera moins avec les médias, s’exposera moins, se mettra moins en scène et qui devra retisser du lien.

Il devra réconcilier un diocèse qui est quand même sous le choc et divisé entre les pro et anti Barbarin. Il va falloir retrouver la sérénité et mettre l’Église de Lyon dans le XXIe siècle, et non pas être, comme l’a été Philippe Barbarin, arc-bouté sur des positions très réactionnaires sur nombre de dossiers. Notamment sur les questions d’éthique familiale ou d’éthique sexuelle.

Ce sera forcément quelqu’un d’extérieur au diocèse ou peut-on imaginer que son évêque auxiliaire Emmanuel Gobilliard, très visible et actif ces derniers mois, puisse lui succéder ?

Cet évêque auxiliaire est ambitieux, il pourrait assurer l’intérim comme administrateur apostolique mais je ne le vois pas comme successeur de Barbarin. Il est récent sur le diocèse mais il a quand même accompagné Barbarin ces deux dernières années dans l’affaire Preynat. Il est un peu éclaboussé par cette affaire.

Que va devenir l’archevêque si sa démission est acceptée par le pape ?

Il faut préciser que sa démission ne le destitue pas de son état de prêtre et de son élection en tant que cardinal. En aucun cas, il n’est destitué de son caractère presbytéral et sacerdotal. Il peut retourner comme simple curé de paroisse, si c’est son souhait. Mais je vois mal le cardinal Barbarin prendre un poste de curé de paroisse dans le diocèse de Lyon. Je pense qu’il faut qu’il s’en aille.

C’est ça, le message envoyé par un certain nombre au sein de la communauté catholique, y compris au sein de ses plus proches. On peut imaginer qu’il aille à Rome, comme c’est arrivé pour d’autres évêques, et qu’il s’occupe d’une tâche particulière.