Violences faites aux femmes: En 2018, Christine a aidé 250 victimes à quitter leur époux violent

REPORTAGE Chaque semaine, depuis 2014, Christine Defonte reçoit dans un bureau du commissariat d'Amiens une vingtaine de femmes et les aide à se séparer de leur conjoint violent

Thibaut Chevillard
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Christine Defonte est assistante sociale au commissariat d'Amiens depuis 2014
Christine Defonte est assistante sociale au commissariat d'Amiens depuis 2014 — Thibaut Chevillard
  • 250 assistantes sociales sont présentes dans les commissariats ou les brigades de gendarmerie nationale.
  • A Amiens, Christine Defonte reçoit chaque semaine des femmes victimes d’un conjoint violent.
  • Elle les aide dans leurs démarches administratives et fait le lien avec les policiers, qui s’occupent de la partie judiciaire.

De notre envoyé spécial à Amiens (Somme),

Par une froide journée de février, elle s’est décidée à franchir la porte du commissariat d’Amiens (Somme). Elle est rentrée dans le bâtiment de briques rouges, s’est approchée du guichet et a expliqué calmement à l’agent d’accueil que l’homme qui partageait sa vie depuis trente ans la frappait régulièrement. Cette quinqagénaire n’en avait jamais parlé, ni à sa famille, ni à ses amis. Seul son fils était témoin des coups que lui assénait son père depuis une dizaine d’années. Elle restait pour lui, par peur de briser sa famille. Mais avec le temps, les violences devenaient de plus en plus fréquentes, insupportables.

Après l’avoir écouté, le policier l’a emmené discrètement dans le petit bureau de Christine Defonte, situé au rez-de-chaussée du commissariat. A l’assistante sociale, elle a raconté son histoire : cet homme qu’elle avait rencontré à l’âge de 15 ans, les années bonheur, les périodes de violence, les périodes d’accalmie, les périodes d’excuses. « Ce qui l’a décidé à venir, c’est le fait que son fils est devenu majeur et qu’il a trouvé du travail. Elle s’est dit qu’il s’en était sorti et qu’elle pouvait désormais penser à elle », confie Christine Defonte.

« Un processus assez long »

D’une voix douce et rassurante, l’assistante sociale lui fait comprendre que ce qu’elle subit est « grave », « dangereux ». Elle tente de la convaincre de déposer plainte, de quitter ce mari violent. Ce jour-là, elle n’était pas encore prête à faire tout ça. Alors elle est rentrée. « C’est un processus assez long, en moyenne, les femmes victimes quittent leur mari violent sept fois avant de partir définitivement. Ce n’est pas simple, il faut s’y préparer », observe Christine Defonte. Mais ce mardi, après avoir cogité plusieurs jours, cette femme est retournée la voir. Cette fois, elle était prête.

« Je l’ai aidé à rédiger des courriers, à prendre attache avec un avocat de permanence pour engager une requête de divorce en urgence, à faire valoir ses droits à la CAF », poursuit Christine Defonte. Toutes les semaines, depuis 2014, cette jeune femme de 35 ans aux cheveux noirs et aux grands yeux vert émeraude, reçoit dans son bureau une vingtaine de femmes. « Surtout le lundi matin », après un week-end qui s’est mal passé. En 2018, elle a aidé 250 victimes de violences conjugales à échapper à l’emprise de leur époux, à leur faire admettre que « ce n’est pas leur faute, qu’elles n’y sont pour rien ». Certaines sont venues après avoir vu le téléfilm sur Jacqueline Sauvage, avec Muriel Robin.

Elle les écoute, les informe sur leurs droits, leur explique comment se passe une procédure de divorce. Elle les aide aussi à trouver un logement ou un accueil en urgence dans un centre d’hébergement et de réinsertion social. « Il y a pas mal de démarches à effectuer avec elles au moment où c’est le plus compliqué. » Surtout, alors qu’elles sont « apeurées », « fragilisées », Christine Defonte les rassure, leur répète qu’elles peuvent se confier, qu’elle est soumise au secret professionnel et qu’elle ne répétera rien aux policiers. « Si une femme décide de repartir sans déposer plainte, c’est possible, je travaille sur une libre adhésion », souligne-t-elle. Elle comprend, ne juge pas.

« Il y a un vrai travail de collaboration »

Christine Defonte reçoit ces femmes battues environ trois fois. « Quand les démarches les plus urgentes ont été engagées, elles sont réorientées vers des assistantes sociales de secteur ou des associations. » Mais elle ne peut s’empêcher de prendre de leurs nouvelles. « Grand nombre d’entre elles parviennent à évoluer positivement et à trouver des solutions », remarque l’assistante sociale. Parfois, certaines reviennent la voir car elles sont harcelées ou menacées par leur ex-conjoint. L’assistante sociale va alors prendre le temps de les aider une nouvelle fois, notamment en sollicitant pour elle auprès du tribunal de grande instance un téléphone « grave danger ».

« C’est vrai que c’est un peu original d’implanter une assistante sociale dans un commissariat. Mais c’est un vrai besoin, estime Christine Defonte. Il y a un vrai travail de collaboration qui se fait entre les services sociaux et les services de police. » Tandis qu’elle accompagne les victimes dans leurs démarches, les policiers se chargent de la partie judiciaire. A Amiens, au sein de l’unité de protection sociale créé en 2008, trois enquêteurs, spécialement formés, s’occupent spécifiquement des dossiers de violences conjugales.

« Pour ces affaires sensibles, nous attachons grand prix à ce que des enquêteurs chevronnés recueillent les plaintes », assure le commissaire Fabrice Navarro, directeur départemental adjoint. Des policiers qui ont l’expérience nécessaire « pour instaurer un climat de confiance avec la victime, de façon à ce que leur parole soit libérée ». L’enjeu est de taille. « Une victime qui ne serait pas bien reçue ou qui ne se sentirait pas écoutée pourrait être perdue au cours de l’audition. Il est donc important de l’accompagner tout au long du dépôt de plainte », insiste-t-il.

Les difficultés de déposer plainte

Chaque année, 223 000 femmes sont victimes de violences conjugales. Mais seules 14 % d’entre elles portent plainte, selon le Haut Conseil à l’égalité, une instance nationale consultative créée en 2013. Comment expliquer que si peu de victimes osent aller se confier dans un commissariat ? En avril 2018, le groupe F – un mouvement féministe lancé par la militante Caroline de Haas – a reçu les témoignages d’environ 500 femmes expliquant les difficultés rencontrées au moment d’aller déposer plainte. Souvent, elles ont « essuyé un refus » ou ont « dû insister – parfois beaucoup – pour pouvoir porter plainte ».

« Effectivement, c’est compliqué de déposer plainte », convient Christine Defonte. « Bien souvent, ce sont des policiers hommes » qui les reçoivent, elles ont « peur » et « l’impression aussi parfois de ne pas être écoutées ». C’est pour cette raison que la présence d’assistantes sociales dans les commissariats est cruciale. En France, depuis 2006, 240 professionnels – qui dépendent des conseils généraux – travaillent au quotidien aux côtés des policiers et des gendarmes.

« L’avantage, ce que nous pouvons prendre le temps de les écouter, et ensuite faire le lien avec les policiers et leur expliquer les situations. »

« C’est un chemin qui peut être compliqué pour une femme, notamment par rapport au sentiment de culpabilisation, mais les processus de reconstruction passent de façon systématique par une acceptation du statut de victime et par volonté de vouloir en sortir », assure de son côté le commissaire Fabrice Navarro. « L’enquêteur ne doit pas être seul, c’est pour cela qu’il est accompagné par des travailleurs sociaux dans les commissariats, mais aussi par les amis et la famille, les relations professionnelles de la victime qui l’aident à comprendre ce qu’elle subit. »