Report de la PMA pour toutes: «La France est coincée dans une vision hétéronormée du couple et de la famille»

INTERVIEW Promesse du candidat Macron et attendue dès 2018, la loi ouvrant la PMA à toutes les femmes n’est toujours pas d’actualité et l’examen du texte pourrait n’intervenir qu’en 2020

Propos recueillis par Anissa Boumediene

— 

Attendue dès 2018, la PMA pour toutes ne devrait intervenir avant 2020.
Attendue dès 2018, la PMA pour toutes ne devrait intervenir avant 2020. — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • Alors que la PMA pour toutes était attendue en France 2018, l’examen du texte ouvrant la PMA à toutes les femmes pourrait n’intervenir qu’en 2020.
  • La PMA pour toutes faisait partie des engagements de campagne du candidat Macron.
  • Mais pour l’heure, il n’y a toujours pas de PMA pour toutes, et pour la sociologue Laurence Tain, spécialiste des questions de genre, le blocage vient de « la vision hétéronormée du couple ».

Il va encore falloir attendre pour la PMA pour toutes en France. Promesse du candidat Macron et déjà attendue fin 2018, l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes seules ou lesbiennes tarde et ne devrait pas intervenir avant 2020. Marc Fesneau, le ministre en charge des Relations avec le Parlement, a fixé lundi «  un horizon de douze mois » pour une adoption définitive par le Parlement de l’extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. « On verra en termes de calendrier, mais ce sera fin d’année 2019, (…) et si ça déborde, ça déborde ». Pour les femmes qui attendent ce texte pour bénéficier d’un parcours de PMA pris en charge en France, ce report est une douche froide. Pourtant, cette promesse du président a fait l’objet de deux avis favorable du comité d’éthique (CCNE) et selon les derniers sondages, 60% des Français sont favorables à la PMA pour toutes. Des chiffres qui grimpent à 86% d'opinion favorable pour les 18-30 ans, selon un récent sondage 20 Minutes. Alors pourquoi une loi n’a-t-elle pas encore entériné cette promesse ? « Parce que la France reste bloquée dans une vision hétéronormée du couple », répond Laurence Tain, professeure émérite de sociologie à l’Université Lumière Lyon 2 et créatrice du Master EGALES (Études Genre et actions liées à l’égalité dans la société).

Le président Macron s’était engagé à instaurer la PMA pour toutes, le comité d’éthique a donné son feu vert, les Français y sont majoritairement favorables. D’où vient ce blocage ?

Pour le comprendre, replaçons les choses dans un contexte international. La mise en œuvre de la PMA intervient à travers trois facteurs institutionnels : l’institution médicale, l’Etat et l’Eglise (ou du moins l’institution religieuse). Chez nos voisins Espagnols, qui ont l’un des taux de fécondité les plus bas d’Europe, il y a eu une alliance politique entre ces trois corps institutionnels pour prendre à bras-le-corps ce problème de natalité en chute libre. Ainsi, la loi espagnole ouvre l’accès à la PMA à toutes les femmes en âge de procréer – célibataires ou lesbiennes — depuis 1988. Et c’est le cas dans plusieurs pays, dont Israël et la Palestine, où une politique visant à encourager la natalité a mené à des lois assouplissant les conditions d’accès à la PMA pour favoriser une « fécondité de combat ».

La France, elle, est l’un des pays d’Europe qui a le taux de fécondité le plus haut.

Serait-ce parce que la France n’a pas besoin d’encourager sa natalité que la PMA pour toutes n’est pas encore reconnue ? L’argumentaire de « la PMA sans père » n’y est pour rien ?

En France, la vision de la parentalité découle d’un héritage « familialiste ». A l’origine, le projet de loi définissant les conditions d’accès à la PMA parlait de projet parental, mais ne précisait pas s’il devait s’agir d’un couple hétérosexuel. Mais souvenez-vous des trois facteurs institutionnels qui commandent à l’instauration de la PMA – hôpital, Etat et Eglise. En France, celui qui a piloté la loi de bioéthique de 1994 définissant les conditions d’accès à la PMA, Jean-François Mattéi, incarnait les trois facteurs : à la fois médecin, député (de droite) [UDF-UMP] et catholique fervent. Lors des débats préliminaires à la mise en place de la PMA en France, il a apporté ce critère de couple hétérosexuel pour l’accès à la PMA.

Ce critère de couple hétérosexuel pour accéder à la PMA traduit-il une résistance spécifiquement française ?

Dans une société française historiquement pensée autour du couple hétéronormé, la PMA pour toutes met à mal cette norme en ce qu’elle implique la reconnaissance des couples de femmes, de l’homoparentalité et de la monoparentalité des femmes célibataires. Autant de schémas qui remettent en question la domination masculine et l’hétéronormativité du couple. Et qui bouleversent le système social français de genre, qui jusqu’à présent a reposé sur la différenciation des sexes, une construction sociale qui hiérarchise le féminin et le masculin et glorifie l’hétéronormativité.

Aujourd’hui, les couples de même sexe peuvent se marier, adopter, mais une femme seule ou en couple avec une femme ne peut pas accéder à la PMA. Est-ce discriminatoire ?

Bien sûr que c’est discriminatoire ! Et hypocrite ! Sur « la chaîne mondiale du travail reproductif », composée de pays aux législations différentes les unes des autres en matière d’accès à la PMA, l’élément clé aujourd’hui est l’argent. En dépit de l’exclusion du processus de PMA dont vous pouvez faire l’objet dans votre pays, si vos moyens financiers vous permettent d’en supporter le coût, vous pouvez vous rendre en Belgique, en Espagne ou encore au Danemark pour y recourir.

Mais en France, si vous êtes une femme célibataire ou en couple lesbien sans trop d’argent, c’est double peine ! Vous n’avez pas accès à la PMA dans votre pays et vous n’avez pas les moyens d’aller en financer une à l’étranger. La discrimination sexiste se double d’une discrimination sociale.