Autrice, professeuse, procureure... Pourquoi la féminisation des noms de métiers pose-t-elle aujourd'hui problème?

INTERVIEW Jeudi, l’Académie française a estimé qu’il n’y avait « aucun obstacle de principe » à la féminisation des noms de métiers. Anecdotique ? Pas du tout, répondent l’entrepreneure Hayat Outahar, et Eliane Viennot, historienne de la littérature…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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L'Académie française s'est prononcée ce jeudi 29 février en faveur d'une ouverture à la féminisation des noms de métiers.
L'Académie française s'est prononcée ce jeudi 29 février en faveur d'une ouverture à la féminisation des noms de métiers. — Pixabay/free photoss
  • Après avoir jusqu’à présent prêcher le contraire, l’Académie française a estimé jeudi, dans un rapport, qu’il n’y avait aucun « obstacle de principe » à la féminisation des noms de métiers.
  • Hayat Outahar, présidente de Femmes-Entrepreneurs, s’en félicite : « Un nom de métier qui n’a pas d’équivalent féminin n’aide pas les jeunes filles à s’identifier à celui-ci. »
  • « Cette féminisation paraît problématique pour certains métiers, parce que nous avons perdu l’usage de ces mots, explique Eliane Viennot. Ils n’ont rien d’incorrect mais ont juste été bannis avec cette règle imposée du masculin qui l’emporte sur le féminin. »

Boulangère, avocate, aviatrice, éditrice, institutrice, pharmacienne, préfète…. Pour plusieurs noms de métiers, la féminisation est d’ores et déjà d’usage. Pour tous les autres, l’Académie française vient de trancher sur un sujet longtemps tabou pour elle : « Aucun obstacle de principe » n’existe à la féminisation des noms de métiers et de professions, a-t-elle noté dans un rapport présenté jeudi et voté le même jour par 34 des 36 académiciens.

L’académie entend ainsi jouer son rôle, « c’est-à-dire suivre des évolutions, ne jamais les devancer, en tout cas ne pas les freiner », indique à Ouest-France, l’écrivaine angevine Danièle Sallenave, l’une des quatre auteurs du rapport. « Il ne faut pas attendre de ce rapport une quelconque loi, ou que nous édictions des règles », précise pour sa part l’écrivaine Dominique Bona, autre académicienne ayant travaillé à ce rapport, dans une interview à Challenges.

Il n’empêche, la position de l’Académie française en faveur d’une ouverture à la féminisation des noms de métiers et de professions est « loin d’être anecdotique » pour Hayat Outahar, présidente de Femmes entrepreneurs, une association qui accompagne des femmes dans l’entreprenariat, comme pour Eliane Viennot, historienne de la littérature et professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne. Elles répondent aux questions de 20 Minutes.

En quoi ce rapport fait-il date à vos yeux ?

Hayat Outahar : Beaucoup diront que ça a l’air de rien. Mais un nom de métier qui n’a pas d’équivalent féminin n’aide pas les jeunes filles à s’identifier à celui-ci. Elles se diront que ce sont des métiers d’homme qui ne sont pas faits pour elles. Au sein du réseau, nous menons actuellement le projet « Des filles réussies » pour lesquels nous allons dans les établissements scolaires expliquer aux écolières qu’elles peuvent devenir ce qu’elles veulent être. Et nous remarquons, lors de ces interventions, que l’éducation de nos enfants reste aujourd’hui très genrée, très stéréotypée. Heureusement, les choses bougent peu à peu. Mattel [fabricant américain de jouets qui détient notamment la marque Barbie] commercialise ainsi désormais des Barbies astronautes, des Barbies chercheuses etc. Ce rapport de l’Académie française contribuera aussi à changer les mentalités.

Eliane Viennot : Ce qui est marquant aussi est que ce rapport contredit totalement la position que tenait jusque-là l’Académie française sur ce sujet de la féminisation des noms. Elle s’était prononcée à de multiples reprises contre l’usage de mots féminins pour les fonctions politiques, celles de la Haute administration [l’Académie condamnait par exemple l’expression Madame la ministre] et même les métiers liés à l’écriture, la parole publique, la pensée. Dans un texte en 2014, l’Académie écrivait par exemple qu’elle rejetait un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressés, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure »… Mais il y a eu d’autres déclarations de l’Académie par le passé, parfois bien plus violente..

Qu’est-ce qui pose problème avec la féminisation de certains noms de métiers ? Est-ce seulement des considérations d’ordre grammaticales et sonores ?

E.V : Non, il ne s’agit en aucun cas de difficultés grammaticales ou de question de sonorité. Ces noms de métiers féminisés sont bien formés et sont parfaitement d’usage. Pour la plupart d’ailleurs, ils ont existé. Jusqu’au XVIIe siècle, tous les noms de métiers, fonctions et dignités exercés par des femmes étaient nommés au féminin et inversement pour les hommes. Puis, des grammairiens et lexicographes ont imposé la règle du masculin sur le féminin. C’était déjà la ligne défendue par l’Académie française à sa création en 1635. En 1882, lorsque l’école devient obligatoire, toutes ces réformes pensées par les Académiciens deviennent la norme. Il faut préciser que les métiers les moins valorisés socialement n’ont jamais été privés de leurs féminins. En revanche, d’autres mots présents dans l’ancien français ont totalement disparu. C’est le cas d’autrice, professeuse, philosophesse. Ces mots nous semblent bizarres aujourd’hui à l’oreille mais parce que nous en avons perdu l’usage.

Puisqu’il ne faut pas attendre de ce rapport une quelconque loi, est-ce qu’écrire « professeure », « ingénieure » ou madame la Ministre, reste une faute de français ?

E.V : Il n’y a pas de police de la langue contrairement à ce qu’on pense souvent. L’Académie française aime à dire que c’est son rôle. En réalité, c’est l’usage qui prime. Ecrire « professeure » ou professeuse n’a jamais été une faute de français. Tout comme écrire « ingénieure » Mais des personnes influentes dans la haute administration donnaient jusque-là la consigne de ne pas le faire en renvoyant justement sur les consignes de l’Académie française. C’est ce qui change aujourd’hui avec ce nouveau rapport : ces personnes influentes ne peuvent plus s’appuyer sur l’Académie française. Pour le reste, les éditeurs de dictionnaires avaient déjà commencé à prendre leur marque avec les consignes de l’Académie française. Le mot « autrice » par exemple est réapparu dans le dictionnaire en 2003.

Les freins à la féminisation des noms de métiers et de professions viennent-ils parfois des femmes elles-mêmes ?

H.O : Oui, je pense. Certaines femmes qui sont parvenues à se faire une place dans des métiers d’hommes ont souvent moins envie que les choses bougent. Parce qu’elles ont beaucoup travaillé pour arriver jusque-là ou parce qu’elles craignent de perdre un certain prestige si tout d’un coup on féminise leur métier ou leur fonction. Avoir recours à des noms de métiers féminisés expose aussi au risque d’être moqué ou celui de perdre du temps à devoir se justifier. Nous en avons longuement discuté à la création de notre réseau en 2009. Fallait-il l’écrire Femmes-entrepreneurs ou Femmes-entrepreneures ? Nous avons écarté la deuxième solution parce que beaucoup craignaient justement les blagues potaches du genre : « Et en plus, elles sont cruches, elles font une faute d’orthographe ».