Grand débat national: A Montceau-Les-Mines, les «gilets jaunes» ne réclament «pas la charité», mais plus de pouvoir d’achat

RESTER VISIBLES (7/8) Septième reportage à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), où des « gilets jaunes » ont constaté début janvier dans un supermarché de la ville des écarts entre les prix affichés en rayon et ceux à régler en caisse, des erreurs en défaveur des clients

Anissa Boumediene

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A la veille de l'Acte XVI comme au premier jour de la mobilisation, la défense du pouvoir d'achat est au cœur des revendications des
A la veille de l'Acte XVI comme au premier jour de la mobilisation, la défense du pouvoir d'achat est au cœur des revendications des — A. Boumediene / 20 Minutes
  • Depuis le 17 novembre, le mouvement des « gilets jaunes », spontané, hétérogène, venu des périphéries, interroge et bouscule la société française.
  • Pour tenter de comprendre le mouvement des « gilets jaunes », cette inquiétude pour l’avenir, nous revenons, à froid, dans certaines villes de France au cœur d’événements qui ont marqué la contestation.
  • Septième épisode de notre série #Restervisibles, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), où des « gilets jaunes » ont constaté début janvier dans un supermarché de la ville des écarts entre les prix affichés en rayon et ceux à régler en caisse, des erreurs en défaveur des clients.

Il n’est pas encore 10 heures que déjà, sous un grand soleil qui chauffe doucement le visage, Yves est là. Dans sa voiture, son vieux père dont il s’occupe assis côté passager, il attend que d’autres camarades arrivent. Sur le rond-point du Magny à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), les « gilets jaunes » restent mobilisés et se retrouvent tous les jours, par tous les temps, sur ce camp où une caravane et un petit chapiteau leur offrent le confort nécessaire pour y passer les journées. Au centre, une grande table chargée de victuailles ravit ceux qui ont un petit creux ou une petite soif. Des gâteaux, chips, boissons fraîches et café offerts par des locaux – particuliers et petits commerçants — solidaires de leur mobilisation. Des produits pour partie achetés au Géant Casino, l’un des supermarchés de la ville. C’est là-bas, fin décembre, qu’un groupe de « gilets jaunes » a constaté de nombreux écarts entre les prix affichés en rayons et sur le ticket de caisse.

Des différences de prix « presque exclusivement en défaveur du client », raconte Nicolas, un « gilet jaune » du Magny qui a participé à l’opération dans le supermarché. « Sur les 125 produits qui ont été testés, on a constaté que plus de 80 % d’entre eux avaient un prix erroné, avec des écarts de prix allant de 2 centimes à 6 euros par article ».

Plates excuses et magasins appelés à la vigilance

Comment a-t-il eu l’idée de regarder de plus près les prix du Géant Casino ? « J’y fais mes courses depuis toujours, mais ma femme me disait qu’il y avait des erreurs dans les prix. Début décembre, on a signalé le problème au personnel du magasin, et rien n’a été fait. Alors, quelques semaines plus tard, je suis allé sur le camp et j’ai proposé aux gars d’aller y faire un tour pour contrôler les prix, et là, la majorité des produits scannés étaient plus chers qu’affichés en rayons, surtout les produits éco – ceux qui sont les moins chers. Ça me fout en rogne, parce que ceux qui n’ont pas d’argent achètent les produits bas de gamme et pour eux c’est la double peine : ils mangent de la merde et sur un caddie à 80 euros, c’est jusqu’à 12 euros qu’on leur tape avec le coup des erreurs d’étiquetage, c’est dégueulasse, c’est du vol », estime-t-il.

Pour Nicolas (à dr.), les erreurs d'étiquetage en magasin qui peuvent peser jusqu'à 12 euros sur un caddie s'apparentent à du vol.
Pour Nicolas (à dr.), les erreurs d'étiquetage en magasin qui peuvent peser jusqu'à 12 euros sur un caddie s'apparentent à du vol. - A. Boumediene / 20 Minutes

Pris la main sur l’étiquette, le groupe Casino a présenté ses excuses, plaidant l’erreur humaine « et les difficultés logistiques de mettre à jour les prix de milliers de références ». Le magasin incriminé a d’ailleurs rectifié le tir. Et 20 Minutes a fait un petit test : café, lait, chocolat, plat cuisiné ou encore paquet de piles : fin février, aucun écart à déplorer sur cette petite sélection entre le prix en rayon et celui à régler en caisse.

« Nous avons appelé l’ensemble de nos magasins à la plus grande vigilance et les avons priés de procéder aux mises à jour nécessaires », indique la direction de la communication des enseignes Géant Casino. Et si une telle erreur est malgré tout constatée en magasin ? « Comme cela a toujours été le cas, si le client constate un écart de prix en sa défaveur, la différence de prix lui est remboursée ». Vigilants eux aussi, les « gilets jaunes » du Magny envisagent « de porter le dossier devant la répression des fraudes (DGCCRF) afin qu’il y ait plus de contrôles dans les supermarchés de notre secteur », indique Pierre-Gaël Laveder, responsable du pôle médias des « gilets jaunes » du Magny.

Le grand débat national : « une grande fumisterie »

Bastion d’un bassin minier aujourd’hui éteint, Montceau-les-Mines compte parmi les communes les plus pauvres de France et affiche le taux de chômage le plus élevé de la région. Dans le cadre du grand débat national, les Montcelliens ont fait entendre leur voix. « Deux cahiers de doléances ont été remplis à l’Hôtel de ville, indique un collaborateur de Marie-Claude Jarrot, la maire de Montceau-les-Mines. Les requêtes étaient très diverses, mais reflétaient bien l’évolution des revendications des "gilets jaunes", avec à la fois des inquiétudes sur la baisse du pouvoir d’achat, les taxes et le rétablissement de l’ISF, et des revendications plus politiques pour appeler à une évolution des institutions ».

Yves, lui, espère un bouleversement des institutions.
Yves, lui, espère un bouleversement des institutions. - A. Boumediene / 20 Minutes

« Il y a un terreau fertile à la révolte à Montceau, c’est l’héritage de la culture des mines, c’est en nous », assure Jean-Pascal, chauffeur de taxi, qui aimerait bien « qu’on arrête de croire que les « gilets jaunes » sont des « cas soc' » ou des casseurs, parce qu’on bosse nous, mais on s’en sort pas ». Au-delà des cahiers de doléances, les « gilets jaunes » du Magny ont participé aux tables de travail organisées dans le cadre du grand débat national. « Une vaste fumisterie », commente Coco, sapeur-pompier à la retraite. « Déjà, il n’y avait que quatre thèmes prédéterminés, donc le grand débat, il était faussé dès le départ », abonde Michel. « De toute façon, c’était organisé par des élus locaux LREM, c’était un débat à la Macron : c’était difficile d’en placer une », déplore Eric, qui « n’attend rien de cette consultation ».

« Retrouver notre dignité »

Faute de s’être sentis écoutés par leurs élus locaux, c’est au niveau de l’Etat que les femmes « gilets jaunes » du coin espèrent se faire entendre. A l’invitation de l’association Femmes Solidaires, et à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Fatima, mais aussi Sabrina, « gilet jaune » de la ville voisine du Creusot, seront reçues au Sénat le 8 mars dans le cadre d’un « grand débat des femmes ». L’une des thématiques de la journée, la « violence économique », sera l’occasion pour les deux femmes d’aborder la problématique du pouvoir d’achat. Et Sabrina et Fatima ont beaucoup à dire sur le sujet. « Ce que je veux que les sénateurs comprennent, c’est qu’aujourd’hui, on ne vit pas, on survit, insiste Sabrina. Quand le 6 du mois, il vous reste dix euros pour vivre, vous ne dormez pas tranquille ».

Le 8 mars prochain, Evelyne, Fatima et Sabrina iront au Sénat participer à un grand débat des femmes sur le thème de la précarité et du pouvoir d'achat.
Le 8 mars prochain, Evelyne, Fatima et Sabrina iront au Sénat participer à un grand débat des femmes sur le thème de la précarité et du pouvoir d'achat. - A. Boumediene / 20 Minutes

Une situation qui révolte Evelyne, de l’association Femmes Solidaires. « La précarité est une violence : pour les familles précaires, l’accès à la culture et le moindre superflu sont un luxe ! Quand vous avez déjà du mal à assurer le minimum vital – payer les factures et remplir le frigo –, aller au cinéma ou au théâtre est inenvisageable ». Tout comme partir en vacances. « Même un week-end, ce n’est pas possible », regrette Christine, « gilet jaune » du Creusot, qui vit avec 800 euros par mois de pension d’invalidité. Malgré des soucis de santé, Christine ne fait « jamais un vrai repas » et se nourrit exclusivement « de yaourts premier prix, de baguettes viennoises et de biscuits secs, mais je ne veux pas demander de l’aide à mes enfants ou aux Restos du cœur, j’ai bien trop honte. La pauvreté vous enferme dans une solitude atroce, je ne supporte même plus le son de la télévision le soir, qui est pourtant ma seule compagnie ». Les « gilets jaunes », « ça permet de sortir de la honte, de libérer la parole, de ne plus être seule dans sa galère », rappelle Fatima. Fière d’être une femme « gilet jaune » et d’aller porter la voix du Magny au Sénat, elle voudrait « que les sénateurs viennent ici, voir à quoi ressemblent nos vies. Je veux qu’il y ait un déclic, une prise de conscience chez les politiques, qu’ils comprennent qu’on ne demande pas la charité, insiste la mère de famille. Tout ce qu’on veut, c’est retrouver notre dignité, pouvoir vivre décemment ».

En attendant l’audition du Sénat, la troupe du Magny se prépare à l’acte 16 de la mobilisation. Sous le chapiteau, une femme s’active à préparer des pancartes pour le rassemblement de ce samedi. « TVA à 0 % sur les produits de première nécessité », écrit-elle à la peinture aussi jaune que son gilet.

A la veille de l'Acte XVI comme au premier jour de la mobilisation, la défense du pouvoir d'achat est au cœur des revendications des
A la veille de l'Acte XVI comme au premier jour de la mobilisation, la défense du pouvoir d'achat est au cœur des revendications des - A. Boumediene / 20 Minutes

« On veut la suppression de la loi alimentation : elle ne permet pas de mieux rémunérer les petits producteurs et elle ne fait que nous taper un peu plus au porte-monnaie », s’agace Coco. Entrée en vigueur le 1er février dernier, cette loi prévoit le relèvement du seuil de revente à perte, entraînant une hausse des prix sur 4 % des produits alimentaires, qui comptent parmi les plus consommés, à l’instar de la pâte à tartiner. Face à cette loi, le groupe Géant Casino a-t-il pris d’éventuelles mesures pour protéger le pouvoir d’achat de ses clients ? « Contrairement à d’autres enseignes qui ont augmenté les prix sur un très grand nombre de produits, nous avons choisi de n’augmenter les prix que d’environ 400 références, pour que nos clients s’y retrouvent à la fin du mois », promet le groupe.

Zapper les supermarchés et la surconsommation

En attendant un changement politique, et lassées de se sentir « prises pour des vaches à lait qui n’ont plus de lait », Sabrina et Fatima se verraient bien zapper les supermarchés de leur quotidien. « J’ai commencé ma petite grève personnelle : les supermarchés, c’est fini pour moi, indique Fatima. J’ai mes légumes du jardin, je fabrique moi-même mes produits ménagers et j’apprends à faire ma lessive. J’en ai marre de cette surconsommation qui nous plombe le porte-monnaie et le moral quand on n’a les moyens de rien ».

Nicole, elle, a déjà lancé le mouvement à Paray-le-Monial, petite ville à quelques kilomètres de là. « Gilet jaune » de la première heure, celle que tout le monde appelle Nanou vit avec « 599,69 euros par mois ». Cette auxiliaire de vie à la retraite essaie de mettre en place « un marché parallèle ».

Christine et Nadine sont des
Christine et Nadine sont des - A. Boumediene / 20 Minutes

« On démarche les petits producteurs locaux – maraîchers, éleveurs, volaillers, fromagers — pour briser un cercle vicieux : quand on n’a pas d’argent, on achète les produits les moins chers, on mange de la merde bourrée d’additifs et de graisses, ça rend gros, ça bousille la santé et ça vous file le cancer. Là, on veut valoriser le travail des producteurs locaux, et avoir les moyens de s’offrir une alimentation saine et bonne sans se ruiner, c’est du gagnant-gagnant pour tout le monde ».