Un journaliste du «Monde» soupçonné de «violences psychologiques» et de «harcèlement sexuel»

INFO «20MINUTES» Selon nos informations, huit femmes – toutes évoluant dans le milieu de la communication, des médias et des nouvelles technologies – ont déposé une plainte contre X mettant en cause un journaliste du «Monde»

Helene Sergent

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Selon nos informations, le journaliste mis en cause a été suspendu à titre conservatoire.
Selon nos informations, le journaliste mis en cause a été suspendu à titre conservatoire. — MIGUEL MEDINA / AFP
  • Ce 6 mars 2019, huit femmes ont déposé une plainte contre X pour «harcèlement sexuel» et «violences psychologiques».
  • Toutes accusent un journaliste du Monde d’avoir envoyé, sans leur consentement et via l’application Messenger, des photos de lui dénudé.
  • Au moins 14 femmes ont reçu, à leur insu, ces images entre 2011 et 2017.
  • Une enquête interne a été ouverte au sein de la rédaction du journal, le reporter a été suspendu à titre conservatoire et convoqué pour un entretien.
  • Sa famille invoque des effets secondaires liés à un traitement médicamenteux.

« C’était en 2017, il devait être près de 23 heures quand j’ai reçu son message sur Facebook, via l’application Messenger », se souvient la journaliste Fanny Bouton. Ce soir-là, un reporter du Monde qu’elle n’a jamais rencontré, mais avec qui elle partage plus de 200 relations professionnelles sur ce réseau social, lui transfère un lien vers le site de partage d’images Flickr.

« J’ai cliqué et je suis tombée sur des photos de lui entièrement nu. On voyait distinctement son visage, il ne se cachait pas du tout. » Immédiatement après avoir cliqué, l’homme s’excuse et invoque une mauvaise manipulation. « Sur le moment, je n’ai pas répondu, j’ai laissé couler. Je me suis simplement dit "pauvre gars" », poursuit cette spécialiste des jeux vidéo et des nouvelles technologies.

Le déclic de la « Ligue du lol »

En juin 2018, la jeune femme effectue un voyage entre amies, la plupart d’entre elles sont attachées de presse. « On se racontait nos anecdotes de dragues pathétiques et les comportements de mecs gonflés rencontrés dans nos carrières respectives. J’ai évoqué cette histoire de photos et l’une d’elle a immédiatement réagi. Elle avait reçu les mêmes clichés de la part du même homme », souffle Fanny Bouton. Six mois plus tard, le scandale de la « Ligue du Lol », révélé par Libération, éclate et fait office de « déclic » raconte-t-elle : « Je fouillais dans mes captures d’écran parce que je cherchais des éléments concernant l’un des comptes Twitter soupçonné d’être lié à cette fameuse ligue quand je suis retombée sur les photos de ce journaliste. »

Le 12 février, elle décide de lancer sur sa page Facebook cet appel à témoignages : « Hey les filles journalistes et RP, avez-vous déjà reçu d’un journaliste du Monde des photos de lui nu ? (…) On est déjà trois à avoir eu affaire à lui. » En deux jours, Fanny Bouton est contactée par une dizaine d’autres femmes. Toutes racontent le même mode opératoire, la même stupéfaction, le sentiment de gêne et le malaise. Ce 6 mars 2019, huit d’entre elles ont choisi de déposer plainte contre X, quatre pour « harcèlement sexuel » et toutes pour « violences psychologiques ». Ces femmes accusent le reporter de leur avoir envoyé, sans leur consentement, des images de lui à caractère sexuel.

Une enquête interne lancée au « Monde »

Quelques heures après la publication de l’appel à témoignages par Fanny Bouton, la direction de la rédaction du journal l’a contactée. « Ils étaient très inquiets », précise-t-elle. « Dès que nous avons eu connaissance de ces témoignages, nous avons déclenché une procédure d’enquête interne qui est toujours en cours », confirme à 20 Minutes Jérôme Fenoglio, directeur de la publication. Selon nos informations, l’homme aurait été rapidement identifié après un témoignage en interne.

« Le salarié a été mis à pied à titre conservatoire dans l’attente d’un entretien formel auquel il était convoqué à la fin du mois de février », ajoute le directeur du journal. Dans le même temps, un mail aurait été adressé à l’ensemble de la rédaction afin de rappeler les récentes dispositions mises en place au sein du groupe pour lutter contre le harcèlement – notamment le harcèlement sexuel – et les discriminations. « Nous sommes extrêmement vigilants sur ces questions, un cabinet extérieur a réalisé pour nous une étude afin d’élaborer une formation sur les questions de harcèlement et de mettre en place un dispositif d’écoute et d’alerte spécifique », poursuit Jérôme Fenoglio.

Une « impossibilité de réagir » pour ces femmes

La plainte déposée ce jour fait état de messages très similaires envoyés entre 2012 et 2017 sur Messenger. Si certaines ont côtoyé ce journaliste dans le cadre de leur profession, d’autres, comme Fanny Bouton, ne l’avaient jamais rencontré. Pour Valentine Rebérioux, l’avocate des plaignantes, il s’agit d’« un cas d’école » : « On est ici face à un comportement déviant d’un individu dans le cadre de relations professionnelles. Il cible un profil type : des jeunes femmes âgées de 30 à 35 ans, attachées de presse, directrices d’agence ou de communication. Cet homme est connu dans le milieu dans lequel il évolue et travaille pour l’un des plus grands titres de presse français. Vous ne pouvez pas vous permettre de vous fâcher avec cette personne et ça a entraîné chez beaucoup de femmes une impossibilité de réagir pour ne pas se "griller" auprès de ce média important ».

Dans les nombreux messages que nous avons pu consulter, le journaliste utilise toujours les mêmes procédés. S’il assume parfois pleinement l’envoi de ces photos – qui intervient toujours tard le soir –, qu’il juge « plutôt sages », il plaide aussi auprès de certaines le piratage ou l’erreur de destinataire. « Mais très vite, alors que ses interlocutrices restent très polies ou lui font part de leur malaise, il va proposer à certaines un déjeuner, insister pour avoir l’avis de ces femmes sur les photos, et tente toujours de savoir si elles ont bien cliqué sur le lien qui renvoie vers ces images », poursuit l’avocate.

« J’étais très mal à l’aise »

Selon nos informations, le journaliste aurait également envoyé ces photos à au moins deux de ses collègues ou anciennes collègues au sein de la rédaction. Eugénie* avait 26 ans au moment des faits. Au début des années 2010, elle effectue un stage dans le même service que cet homme. « Il était sympathique, d’un naturel plutôt calme », se remémore-t-elle. « Nous étions « amis » sur Facebook et, quelques jours après la fin de mon stage, il m’a envoyé un lien sur Messenger en m’expliquant qu’il voulait avoir mon avis sur des photos de lui soi-disant artistiques. Quand j’ai cliqué, j’ai découvert les clichés de lui totalement dénudé. J’étais très mal à l’aise, je lui ai dit que c’était préférable qu’il montre ces photos à sa femme plutôt qu’à moi, j’ai botté en touche. Il a insisté pour avoir mon avis sur ces images. Il m’a demandé si je prenais, moi aussi, des photos "artistiques", sous-entendu des photos érotiques », raconte-t-elle à 20 Minutes.

Une fois son stage terminé, Eugénie espère garder un lien avec la rédaction, son expérience au Monde représentant pour la future journaliste une opportunité de taille. « Mais j’ai fini par couper les ponts, j’étais trop mal à l’aise. » Près de dix ans après, la jeune femme – pour qui les faits sont prescrits – n’a pas souhaité s’associer à la plainte déposée ce jour : « Je crois qu’il a besoin d’aide. »

Un traitement médicamenteux mis en cause

Hospitalisé depuis plusieurs semaines, le journaliste n’a pu se rendre à l’entretien auquel il était initialement convoqué. L’homme souffrirait depuis plusieurs années d’une maladie chronique. « C’est un dossier très complexe. Il existe une forte présomption à l’égard du traitement médicamenteux suivi par le salarié et qui pourrait être la cause de tout ou partie de ses agissements », révèle Jérôme Fenoglio.

« C’est un moment douloureux pour la famille, qui comprend la colère des femmes concernées et a donc tenu à expliquer qu’elle est elle-même confrontée à la maladie et aux conséquences des effets secondaires liés aux médicaments auparavant prescrits », a fait savoir à 20 Minutes l’avocat des proches du journaliste.

Fanny Bouton, elle, insiste pour préserver l’anonymat de ce reporter : « On en a longuement parlé entre nous et avec notre avocate. On ne souhaite pas que cet homme fasse l’objet d’un lynchage. A travers cette plainte, on veut surtout rappeler que ce type de comportement – qui existe dans tous les milieux, tous les secteurs d’activité et qui vise essentiellement les femmes – n’est plus acceptable ».

* Le prénom a été changé