Mais pourquoi donc les femmes s'ennuient-elles plus que les hommes au travail?

TRAVAIL Sous-emploi, salaire moindre, charge mentale... Les raisons qui expliquent que le bore-out est plus féminin que masculin sont nombreuses

Propos recueillis par Julie Bossart

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S'ennuyer au travail est d'autant plus frustrant que, avec le taux de chômage actuel en France, il n'est pas bien vu de se plaindre, estiment des experts.
S'ennuyer au travail est d'autant plus frustrant que, avec le taux de chômage actuel en France, il n'est pas bien vu de se plaindre, estiment des experts. — Jeshoots-com

Un sondage qui tombe juste au moment où l'étonnant beau temps de ces derniers jours a tout pour détourner notre attention du boulot… Selon une étude* de l’agence d’intérim en ligne Qapa, publiée lundi, 63 % des Français jugent leur travail ennuyeux : dans le détail, les femmes le pensent davantage (65 %) que les hommes (59 %). Une situation qu’elles vivent plus mal que leurs homologues masculins (51 % contre 39 %), mais sur laquelle elles donnent plus le change (65 % d’entre elles font semblant d’avoir un travail passionnant contre 59 % des hommes). Pour autant, les femmes sont plus nombreuses que les hommes (48 % contre 44 %) à préférer continuer à s’ennuyer au travail plutôt que d’en changer au risque de perdre en salaire.

Des paradoxes qui méritaient les éclaircissements de spécialistes. Aurélie Jeantet puis François Baumann ont accepté de répondre aux questions de 20 Minutes. La première est sociologue du travail, maîtresse de conférences à la Sorbonne et auteure des Emotions au travail (CNRS Editions). Le second est médecin généraliste et on lui doit déjà de nombreux ouvrages sur le bore-out, le brown-out ou encore le burn-out. Son prochain livre, Elements de souffrance au travail (éd. Josette Lyon), doit paraître en mai.

Comment expliquer que les femmes qui disent s’ennuyer au travail sont plus nombreuses que les hommes ?

Aurélie Jeantet : Ce constat est, forcément, à rapprocher de la division sexuée du travail et des inégalités qui en découlent : les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes métiers et ces dernières ont des métiers plus ennuyeux. Elles sont davantage, et depuis toujours, cantonnées à des tâches répétitives, dans le tertiaire, par exemple. Derrière cela, il y a l’idée que les femmes sont, par nature, plus patientes que les hommes et qu’elles ont moins besoin de s’épanouir qu’eux. Cette inégalité a toutefois tendance à se combler.

François Baumann : Je pense que, dans notre société, les activités données aux femmes sont moins chargées de sens, ce qui entraîne une perte d’intérêt. Peut-être aussi que l’on estime que, comme elles ont d’autres centres d’intérêt dans leur sphère privée, la maison, le mari, les enfants à s’occuper… Il n’est pas nécessaire de leur donner plus de responsabilités que cela.

Ce bore-out plus important chez les femmes a-t-il quelque chose à voir avec la charge mentale ? Habituées à gérer plusieurs choses en même temps dans leur sphère privée, les femmes ne se sentiraient-elle, quelque part, désœuvrées au travail ?

A.J. : Honnêtement, je ne sais pas, le lien me semble quand même très loin. Et puis, s’ennuyer, ça veut dire quoi exactement ? ll y a plusieurs façons de s’ennuyer : parce que le travail est répétitif, parce que l’on se sent inutile…

F.B. : Il peut y avoir un lien avec la charge mentale. Le fait de savoir qu’on a énormément de choses à gérer en dehors de la vie professionnelle agit comme un contrepoids qui doit donner envie de lâcher prise, de baisser les bras au travail. On se dit : j’ai tellement à faire ailleurs, mais qu’est-ce que je fais là ? Les femmes ont peut-être davantage conscience du principe de réalité.

Dans ce sondage, on apprend que les femmes montrent moins que les hommes qu’elles ont un métier dans lequel elles s’ennuient. Pourquoi, selon vous ?

A.J. : Avant tout, je pense que c’est un discours qui n’est pas dans l’air du temps. Avec le taux de chômage qu’il y a en France [8,8 % de la population active au 4e trimestre 2018], on se permet moins de se plaindre. Toutefois, chacun cherche et veut s’épanouir dans son travail. Il me semble que les hommes sont davantage soumis à l’injonction actuelle de l’épanouissement : ils ont des postes plus importants, de cadre, de dirigeant, qui les renvoient à leur rôle de pourvoyeur de revenus, lequel est plus déterminant dans leur identité. C’est peut-être pour cela qu’ils manifestent plus leur ennui.

F.B. : Tous les patients, que ce soient des hommes et des femmes, que j’ai vus dans mon cabinet pour un bore-out n’en ont pas parlé spontanément. Ce n’est qu’au détour de la discussion que le sujet est apparu. C’est encore tabou dans notre société. Car il y a beaucoup de chômage, effectivement. Mais aussi parce qu’il n’est pas évident d’admettre que l’on est malade. Le burn-out est aujourd’hui identifié, reconnu comme une maladie. Ce qui n’est pas le cas pour le bore-out. C’est une souffrance qui n’entraîne, quelque part, que des troubles psychosomatiques : irritabilité, troubles du sommeil… Le regard de la société est aussi plus péjoratif : si vous vous plaignez, on va vous dire que vous êtes un flemmard. Mais, pour ce qui est des femmes en particulier, je me demande tout simplement si ce n’est pas parce qu’elles sont plus pudiques que les hommes qu’elles ont moins tendance que ces derniers à parler de leur bore-out. Enfin, si l’on veut « paranoïser » sur la question, on peut imaginer qu’elles en parlent moins parce qu’elles ne veulent pas se sentir encore plus « infériorisées ».

Pourquoi les femmes interrogées dans le cadre de ce sondage préfèrent-elles conserver un travail peu intéressant ?

A.J. : Il n’y a rien d’étonnant à cela ! Elles gagnent moins que les hommes ! A fonctions égales, leur salaire est 25 % inférieur à celui des hommes. Elles ne sont pas prêtes à sortir du schéma de rattrapage des salaires.

F.B. : Il est certain qu’être sous-payée n’est pas un facteur valorisant. A quoi bon donc se donner à fond ? A l’inverse, pourquoi prendre le risque de tout plaquer sans être certaine de trouver quelque chose de plus intéressant ?

* Sondage réalisé entre le 13 et le 20 février auprès des 4,5 millions de candidats sur Qapa.fr. Parmi ces candidats, 52 % d’entre eux sont des non-cadres et 48 % sont des cadres. Profils : 51 % de femmes et 49 % d’hommes. Les chiffres et statistiques représentent un état des lieux de l’emploi en France. Toutes les informations mises en avant par les candidats sont déclaratives.