Grand débat national: A Angoulême, les «gilets jaunes» reprochent à Macron de «couper la société entre les riches et les pauvres»

RESTER VISIBLES (6/8) Sixième reportage de notre série #ResterVisibles à Angoulême (Charente), où les « gilets jaunes » avaient réalisé un simulacre de décapitation d'Emmanuel Macron en décembre

Jean-Loup Delmas

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Fraternité sur les ronds-points
Fraternité sur les ronds-points — 20 Minutes
  • Depuis le 17 novembre, le mouvement des « gilets jaunes », spontané, hétérogène, venu des périphéries, interroge et bouscule la société française.
  • Pour tenter de comprendre le mouvement des « gilets jaunes », cette inquiétude pour l’avenir, nous revenons, à froid, dans certaines villes de France au cœur d’événements qui ont marqué la contestation.
  • Sixième épisode de notre série #Restervisibles, à Angoulême en Charente, où le profond rejet de la personnalité de Macron n'a pas cessé avec l'organisation du grand débat national.

Analogie avec la bande dessinée oblige, Angoulême semble une image figée dans ce matin glacé de février. Ciel gris, peu de gens dehors, et absence de mouvement notable. Malgré les airs endormis de la ville, les « gilets jaunes » sont, eux, déjà debout et toujours en colère. Avec parfois excès ou maladresse, selon le regard qu'on porte aux différentes cases de la BD.

Le simulacre d’une décapitation d’ Emmanuel Macron, lors d’une pièce de théâtre made in « gilets jaunes » mettant en scène le faux procès du président de la République, le 21 décembre dernier, fait encore parler. Si les manifestants locaux se sont toujours défendus d’avoir fait un quelconque appel au sang, l’encre aura, elle, beaucoup coulé sur cette affaire. Edouard Philippe, Christophe Castaner et Benjamin Griveaux étaient intervenus rapidement, dénonçant la violence de l’acte et appelant à des sanctions fortes.

La France coupée en deux salaires

Ici, « Manu » –comme est surnommé le président de la République– cristallise les tensions. David, l’un des porte-parole des « gilets jaunes » locaux, déplore « sa communication désastreuse». «Il ne nous écoute jamais et ses déclarations ressemblent presque à de la défiance. On n’est pas violents, mais il faut qu’il se méfie et qu’il cesse de s’amuser à souffler sur les braises. Pour l’instant, les gens n’ont pas encore tout perdu, mais le jour où certains n’auront plus rien à perdre, cela risque de piquer… », explique-t-il.

Les revendications encore présentes, trois mois après le début du mouvement
Les revendications encore présentes, trois mois après le début du mouvement - 20 Minutes

Dans la critique d’Emmanuel Macron se cachent deux craintes majeures : la peur d’une France divisée socialement en deux, et celle d’être fatalement du mauvais côté. « Il est en train de couper la société. La classe moyenne disparaît, il n’y a plus que les riches et les pauvres. Le juste milieu n’existe plus avec lui », souffle Jean-Armand, devant le premier café de la journée. S’écoulent alors les anecdotes sur les revenus permettant juste de survivre, l’impossibilité budgétaire de fêter l’anniversaire du petit dernier, ou la machine à café remisée au fond du placard faute de pouvoir se payer des capsules.

Et ce n’est pas le grand débat national , lancé le 15 janvier par le gouvernement, qui risque de calmer les choses. « C’est une fumisterie, tranche d’emblée David. Un long monologue et une campagne déguisée. Il faut qu’il arrête de nous prendre pour des idiots… On n’est plus au Moyen-Âge, nous ne sommes pas des serfs ou des illettrés, on sait réfléchir et voir ses entourloupes. On mérite un peu de respect. »

Humour bon enfant, mauvais goût, ou appel au meurtre ?

Le sort réservé à la figure présidentielle tient en deux mots :  Macron démission. Quitte à lui couper la tête ? Coté « gilets jaunes », on plaide la case humour et l’absence de brutalité du mouvement. A chaque café qu’ils nous proposent gentiment, et qu’on prend avec plaisir tant on est vite saisis par le froid sur les rares ronds-points encore occupés, les manifestants se plaisent à nous le rappeler : « Vous voyez, on n’est pas des barbares. » Carine admet ne pas comprendre la portée de la polémique : « Moi, ça m’a fait rigoler. On essaie de nous faire passer pour des sanguinaires, mais ce n’était qu’une pièce de théâtre ! » Et l’un des rares « loisirs » gratuits.

« C’était juste un moment d’euphorie. Les gens étaient très heureux d’être ensemble, de célébrer enfin, eux qui n’ont jamais les moyens de sortir. Mais c’était uniquement second degré, il n’y a jamais eu d’appel au meurtre, on n’est pas des coupeurs de têtes », pointe Eric, se décrivant pacifiste et jamais avare d’une réflexion. Humour bon enfant ou mauvais goût, la justice, elle, n’avait pas envie de rire. Aujourd’hui, trois « gilets jaunes », qui s’étaient portés organisateurs de l’événement, ont sur les épaules plusieurs chefs d’accusation, notamment « provocation publique à la commission d’un crime » et « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique. »

La thèse du non-événement

Leur avocat, Pierre-Henri Bovis, défend la même position que Carine en regardant tournoyer son stylo : « Il ne faut pas se tromper de question. Il ne s’agit de déterminer si cette fausse décapitation est moralement bien ou non. Mais juridiquement, il s’agit d’une manifestation déclarée en préfecture et à la mairie, qui n’a pas créé de heurt. Un événement privé pour et par les "gilets jaunes", interdit aux mineurs, clairement identifié comme une parodie et de l’humour, non une incitation au meurtre. »

Le journaliste et photographe Renaud Joubert de la Charente-Libre était sur place lors de la mise en scène polémique. C’est lui qui a pris les photos, qui ont largement tourné par la suite. Il se remémore ne pas avoir été choqué plus que ça sur le coup : « C’était certes de mauvais goût mais si je devais m’arrêter à chaque événement de mauvais goût dans ce métier… » Il y décrit néanmoins une atmosphère étrange et un public en transe. « Certains spectateurs hurlaient "A mort !"», se remémore-t-il, mal à l’aise de ce souvenir.

Les tombes ont été installés en hommage aux manifestants blessés
Les tombes ont été installés en hommage aux manifestants blessés - 20 Minutes

Il fut par la suite l’un des journalistes convoqués par la justice : « On pensait être entendus seulement comme témoin, mais on était accusé d’avoir propagé les images. » Aujourd’hui, l’affaire semble se tasser pour la Charente-Libre juridiquement, même si Renaud Joubert reconnaît que les tensions sont montées d’un cran entre le média et les « gilets jaunes » depuis cette histoire.

Xavier Bonnefont, maire de la ville (ex-LR), a fait partie « des quelques voix qui se sont tout de suite élevées pour condamner cette décapitation symbolique « C’est forcément dommage qu’Angoulême soit associée à ce genre d’événements, surtout que le reste du temps, les manifestations n’ont jamais été marquées par des dégradations trop importantes. »

Sur les ronds-points, on veut croire au non-événement. « C’est loin d’être l’acte majeur de notre mobilisation ici, et cela n’a rien changé à notre mouvement », tranche Jean-Armand. Seule différence depuis l’affaire, les « gilets jaunes » défendent plus leur bilan de trois mois de mouvement sans trop de heurts – même si la permanence du député LREM Thomas Mesnier a été vandalisée à deux reprises depuis novembre– et cherchent à retirer cette étiquette de brutes.

Colère fraternelle

Ils ne sont plus qu’une poignée d’irréductibles à venir en semaine. Pas de blocage ou de barrage filtrant, seulement un acte de présence et le bruit des nombreux klaxons de soutien comme compagnie. A voir les affiches en carton, les quelques drapeaux français et la nourriture installée sur la table, l’activité tient plus du stand que de l’occupation. Mais le café coule à flots et les rires font passer le temps.

Les irréductibles sont toujours là sur les ronds-points
Les irréductibles sont toujours là sur les ronds-points - 20 Minutes

« En se battant pour notre égalité et notre liberté, on a trouvé de la fraternité », sourit Nadège, café chaud dans les mains. Pas un hasard si le mouvement est rempli de retraités ou de mères célibataires comme elle, ceux pour qui toute sortie familiale est devenue impossible. Au-delà d’Emmanuel Macron, ce sont ces vies sans plaisir et remplies de privations que le mouvement entend défier. « C’est difficile de vivre dans un logement social à quarante ans, de ne pas avoir sa maison, de rien laisser à ses enfants », assure Carine, qui reconnaît avoir plusieurs fois pensé au suicide. La quarantenaire est toujours prompte à faire un câlin ou sortir une blague à ses nouveaux frères de lutte.

Les
Les - 20 Minutes

Car tout comme les gobelets chauds ne suffisent pas à faire oublier le froid de la matinée, les sourires de façade masquent mal la détresse. Alors, elle le répète à l’envi, à ses rares camarades présents ou à chaque klaxon approbateur, elle « ne lâchera rien. Qu’est ce que j’ai à perdre ? »

Festival de BDet décapitation mis à part, Angoulême n’a au fond rien d’une exception. Juste une agglomération de plus où les activités ralentissent et où la vie sociale s’efface. On verrait bien un Orelsan y chanter le spleen de ces villes à taille moyenne et à moral bas sur l’une des nombreuses grandes places abandonnées.

Et si jamais Emmanuel Macron y faisait lui-même un tour ? « Moi, Macron, je voterai à nouveau pour lui, ironise Nadège. Grâce à ce président, je marche tous les samedis et j’ai rencontré plein de gens super avec qui je traîne tous les jours. » « Si Manu ou un ministre vient, on l’accueillera avec plaisir, insiste Eric. Et pas avec des pavés. »