«Les femmes subissent une ménopause sociale bien avant d'avoir leur ménopause physiologique»

INTERVIEW Selon la sociologue Cécile Charlap, auteure de « La fabrique de la ménopause » (CNRS éd.), les femmes subissent une forme de ménopause sociale bien avant de traverser leur ménopause physiologique

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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En plus de leur ménopause physiologique, les femmes subissent également une forme de
En plus de leur ménopause physiologique, les femmes subissent également une forme de — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA
  • Au moment de la ménopause, les femmes voient changer le regard que la société porte sur elles.
  • En réalité, elles subiraient même une « ménopause sociale » bien avant leur ménopause physiologique.
  • Pourtant, dans d’autres cultures, la femme ménopausée est au contraire valorisée.

Sommeil en vrac, bouffées de chaleur et humeurs en montagnes russes : la ménopause peut être une période difficile à vivre pour les femmes qui la traversent. Outre les changements physiologiques qui ont un impact sur leur quotidien, les femmes qui passent ce cap peuvent aussi expérimenter une forme de « ménopause sociale ». C’est ce qu’a étudié la sociologue Cécile Charlap, qui a consacré sa thèse à cette période que chaque femme expérimentera au cours de sa vie, et qui signe La fabrique de la ménopause (CNRS éditions). Une période de la vie des femmes entourée à la fois de méconnaissance et idées reçues. « La ménopause fait pourtant l’objet d’une large littérature en sciences sociales en Amérique du Nord, alors qu’en France, il n’y avait rien ou presque lorsque j’ai commencé mes travaux il y a une dizaine d’années », confie la chercheuse à 20 Minutes.

La féminité passe-t-elle nécessairement par la jeunesse et la fertilité, sortant les femmes ménopausées du « circuit » de la séduction ?

Dans notre société, nos représentations sociales sont nourries par les rapports de hiérarchie entre le masculin et le féminin. La féminité, elle, est articulée autour des notions de jeunesse, de fécondité et de procréation. Ainsi, quand les femmes ne peuvent plus « performer » sur ce terrain, elles sont exclues du marché amoureux, ce qui n’est pas le cas pour les hommes : il y a un double standard au détriment des femmes. Elles, elles vieillissent, alors que les hommes, eux, mûrissent et se bonifient avec l’âge, selon une pensée largement répandue et dont on nous rebat les oreilles.

Cette idée-là est bien ancrée, jusque dans l’esprit des femmes. Dans le cadre de l’enquête que j’ai menée pour mon ouvrage, j’ai interrogé une femme qui a fait une rencontre amoureuse au moment de sa ménopause et qui a préféré le cacher à cet homme au motif que « la ménopause, ce n’est pas glamour ». Une autre me confiait avoir le sentiment que le regard de la société sur elle avait changé au moment de sa ménopause et qu’une femme ménopausée était considérée comme « bonne pour la casse ». C’est extrêmement violent à vivre, et cela renvoie à une notion d’âgisme qui frappe les femmes de plein fouet.

Outre la ménopause physiologique, les femmes subissent-elles aussi une forme de « ménopause sociale » ?

Absolument, et ça commence sur le plan médical : la ménopause est pensée en termes de pathologie, de symptômes et de risques pour la santé (cancers et ostéoporose). On fait de cette étape inéluctable de la vie des femmes une sorte de maladie stigmatisante, qui est perçue comme un amoindrissement de la femme, une dégénérescence. C’est une vision profondément inscrite dans le discours médical, dans lequel la ménopause est pensée à partir du modèle des femmes en période de fécondité. Le corps médical ne considère pas la ménopause comme une autre norme, mais comme une exclusion de la norme.

Mais cette notion de « ménopause sociale », que j’ai empruntée à la sociologue Yvonne Verdier, les femmes la subissent bien avant la ménopause physiologique. Elle survient dès la quarantaine, ce moment où les femmes font l’objet d’une injonction à la « déprise de la fécondité » : on leur enjoint de ne plus faire d’enfants, et lorsqu’elles tombent enceintes, on parle alors de grossesses tardives, présentées comme dangereuses. Le corps des femmes et leur projet de maternité sont soumis à beaucoup plus de contraintes sociales que les hommes. J’ai par curiosité étudié la manière dont les grossesses tardives des célébrités sont traitées dans les magazines : s’agissant des femmes, on lira à répétition des articles parlant de ces grossesses « hors norme », alors qu’il n’en est rien pour les hommes. L’acteur Richard Berry, devenu papa à 64 ans, n’a pas fait l’objet de ce genre d’articles.

Au final, chez les femmes, la ménopause physiologique ne vient qu’acter la ménopause sociale qui a eu lieu, elle, bien avant.

Comme vous l’avez exploré pour votre thèse et votre ouvrage, la ménopause n’est pas perçue socialement de la même manière ailleurs dans le monde, elle peut même être vue comme une force, c’est bien ça ?

La catégorie « ménopause » n’est pas universelle, c’est une notion apparue en France aux environs des années 1820, et qui est venue définir une certaine période de la vie des femmes et la considérer avec un regard péjoratif.

Pourtant, d’autres cultures valorisent la femme ménopausée, des recherches anthropologiques l’ont démontré. C’est notamment le cas en Afrique : la ménopause permet aux femmes d’accéder à des fonctions de pouvoir, religieuses ou politiques plus élevées, et d’avoir ainsi un statut social supérieur à celui qui leur était accessible avant la ménopause.

Mais les visions évoluent, et il est intéressant de voir que les femmes ne vivent pas la ménopause de la même manière en fonction de l’accompagnement qu’elles ont. Si elles sont entourées par un compagnon bienveillant, qui comprend que la ménopause peut entraîner des désagréments physiques – sexuels notamment —, et par un médecin à l’écoute qui leur propose la prise en charge la plus adaptée, forcément, elles vivront d’autant mieux ce cap. Ce sera intéressant d’observer comment les femmes vivront leur ménopause dans dix ou vingt ans.

* La fabrique de la ménopause, de Cécile Charlap, CNRS éditions, 20 euros, en librairie depuis le 14 février.